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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/24

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REVUE DES DEUX MONDES.

ne me regarde pas ; je ne puis faire plus. Le séjour de Bombay n’a pas été pour moi un lit de roses ; c’est un oreiller cruel que l’inquiétude ! surtout celle qui embrasse la patrie, car à chaque instant la terreur vous prend au cœur pour tout ce que l’on aime, et l’on se fourre dans le cerveau des scènes de désolation et d’épouvante. Une chose m’a frappé dans le bouleversement de février, c’est la panique qui s’est emparée de tous les soutiens du gouvernement de juillet. Aujourd’hui même, je ne puis pas revenir de la stupéfaction qu’a produite en moi la lâcheté de tout ce qu’on a stigmatisé en le qualifiant de pays légal. On peut être vaincu et tomber ; mais se jeter à plat ventre dans la boue, tout armé, sans combat ! Je croyais les Chinois seuls capables de tant d’infamie. Faut-il que j’aie vécu assez pour voir mon pays donner un tel spectacle ! Dieu fera bien de protéger la France, car d’elle-même elle n’a que des inspirations de folie vagabonde. Je ne sors guère de ces sombres idées, je m’en repais. Cependant, il y a quelques jours, en secouant toutes les pailles de mon ménage, voici que nous mettons la main sur une petite bouteille de sirop de cerises oubliée depuis bien des mois. Quel souvenir ! C’est comme si un autre monde s’était ouvert soudain. Mon âme s’est décrampée : mille images ont surgi tout imprégnées de sentimens affectueux et doux ; alors j’ai vu dérouler sous mes yeux les scènes calmes de nos bois, nos sentiers tracés sous des voûtes de branchages et la nappe tortueuse de la rivière de Chanday, j’ai respiré l’air tiède de vos serres, la fraîcheur de vos coteaux et les senteurs de l’atmosphère pleine de mystères de votre boudoir de la rue de Grenelle. C’était une délicieuse vision ; la voix rauque de la république l’a fait fuir. Sans doute la fraternité citoyenne exclut la charité et le dévoûment affectueux, et l’amitié délicate et tendre.

Je viens de recevoir votre billet du 24 novembre, où vous dites qu’on me fait un grief à la marine de m’être servi de l’argent que j’ai en dépôt à bord pour relever notre crédit et vivre. Vous pouvez être tranquille, je n’ai pas fait le moindre acte en vue de mes intérêts. J’ai jugé cela avantageux au gouvernement de la France ; maintenant, quant à l’appréciation des gens du ministère, c’est autre chose : en révolution, on s’assassine, on ne se juge pas. La hauteur de mon langage les gêne, ils voudraient me mordre au talon, soit ; mais j’ai fait de cet argent l’usage que j’ai cru le plus utile à l’intérêt de la marine. Je n’avais aucune instruction relativement à ces fonds, je n’en ai même pas donné reçu ; je ne possède aucune lettre du ministère qui me fasse connaître l’importance ou l’utilité d’un prompt envoi de ces fonds ; je sais seulement par une facture qu’ils étaient destinés à Mayotte. J’explique très tranquillement dans mes