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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/202

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ma personne. — Me tournant alors du côté de Rita, je lui dis que mon cœur était mortellement attristé d’avoir vu à ce point mon amour incompris et dédaigné. — La dureté de la déclaration que vous venez de faire à da Silva, ajoutai-je avec une colère sourde, éteint à jamais cet amour. Soyez donc la maîtresse ou la femme de cet homme, il est digne de vous!

A peine cette insolente apostrophe échappée de mes lèvres, je vis Rita chanceler et pâlir; je m’élançai vers elle pour la soutenir, car je crus qu’elle allait tomber; pourtant son visage s’éclaira bientôt, ses yeux brillèrent d’un vif éclat. — Mais cet homme ne sait donc pas ce que je suis? Regardez! s’écria-t-elle en s’adressant à moi avec douleur, et, relevant la manche de sa robe avec un geste navrant, elle posa un doigt sur les veines de son bras nu.

— Je ne comprends pas, balbutiai-je en regardant ce bras gracieux tout étincelant de cette belle teinte dorée qui déjà m’avait si vivement frappé.

— Eh bien! je ne puis être à vous, parce qu’il y a du sang noir dans ces veines, et que dans les vôtres il y a du sang rouge, du sang libre; comprenez-vous? C’est impossible parce que je suis la fille d’une esclave de San-Yago, et que je suis esclave aussi. J’appartiens à ce vieillard, qui ne me rendra la liberté qu’à sa mort ou contre de l’or, que vous n’avez pas...

— Vous à cet homme !

— Ma mère, séduite par un blanc, a donné le jour à une enfant esclave, et cette esclave, c’est moi. Puis-je, n’étant pas libre, vous laisser croire un seul moment que je vous aime ou que je vous aimerai? Non, la mort mille fois plutôt que renouveler un tel crime!

— Pardonnez-moi, lui dis-je éperdu en me jetant à ses pieds, de n’avoir pas compris dès le premier moment votre rigueur. Je vous aime plus que jamais, Rita, et plus que jamais je vous demande à genoux de m’aimer. Espérez!.. Je connais désormais ma tâche, je ne faillirai pas au devoir de vous donner la liberté. Vous pourrez, continuai-je en me redressant et en parlant à da Sylva, vous pourrez me forcer à partir, me faire enlever, si vous l’osez, par les hommes du Camoëns; mais je reviendrai à Boa-Vista dès que j’aurai de quoi y vivre dans l’indépendance, et assez riche pour vous arracher cette enfant. Jusqu’au jour où je lui annoncerai qu’elle est libre, respectez-la, monsieur. N’oubliez pas une seule minute que vous me répondez d’elle sur votre vie.

Je partis de chez le vice-consul. Sans la prostration dans laquelle il était tombé à la suite de cette scène violente, je suis sûr que je ne serais pas sorti vivant de ses mains.