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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/199

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respectueux devant l’olivâtre représentant de la reine d’Angleterre. En l’écoutant parler ainsi, je sentis revenir mon courage un instant évanoui, et ce fut avec une joie réelle que je répondis à da Silva que je n’avais point quitté l’ex-capitaine du Rubens par crainte d’être maltraité, vu que je n’étais pas homme à souffrir un outrage. Si j’avais décidé de laisser partir sans moi mes compagnons, c’était tout simplement parce qu’il ne me plaisait pas de retourner en Europe, où ma famille, effrayée par mon naufrage, ne m’eût pas permis, selon toute probabilité, de reprendre la mer. — Lorsque je me suis embarqué à Anvers, ajoutai-je, j’étais pauvre comme je le suis aujourd’hui, et à la charge de vieux parens; en les quittant, j’avais juré de ne les revoir qu’après avoir fait fortune à l’étranger, dans les colonies. Le hasard m’a jeté ici, j’y reste. Je suis sur la route d’Amérique, à moitié chemin des États-Unis, d’un libre et admirable pays où l’on atteint neuf fois sur dix le but que je poursuis, quand on a, comme moi, la jeunesse, la volonté et le courage. En attendant qu’une occasion de partir se présente, — j’espérais bien tout bas qu’elle ne se présenterait pas de sitôt, — disposez de ma personne comme vous l’entendrez, monsieur le consul ; mais donnez-moi tout de suite une occupation.

Aussitôt da Silva s’écria que la Providence ou le diable me protégeait. Il m’apprit que son voisin, vice-consul d’Amérique, attendait chaque jour de Lisbonne un grand navire, le Camoëns. Dès son arrivée à Boa-Vista, ce bâtiment serait vendu. Comme les formalités de vente demandent beaucoup d’écritures, il espérait me faire travailler chez son collègue, l’engager à m’allouer une jolie somme en dollars pour prix de mon travail, enfin m’obtenir un passage gratuit pour le Nouveau-Monde, si décidément je ne voulais pas rester dans son île.

J’avoue que je trouvai tout cela trop providentiel. Que répondre? Avant le départ de ce maudit navire, pensai-je, je serai peut-être devenu indispensable à da Silva. Cela me paraissait aisé avec un homme aussi nonchalant et maladif. — En attendant l’arrivée du Camoëns, voulez-vous, lui dis-je avec chaleur, que je me mette en campagne dans l’intérieur de Boa-Vista et des îles environnantes pour acheter en votre nom des sels et des peaux de chèvres?

Il allait, en vérité, accepter ma proposition, lorsque Rita, qui jusqu’à ce moment nous avait écoutés, s’approcha du vice-consul et lui parla en portugais avec animation. Je ne comprenais pas assez bien cette langue pour savoir exactement ce que la jeune fille pouvait dire, mais il fut évident pour moi qu’elle le dissuadait d’accepter mes offres. Comme il hésitait et selon son habitude ne répondait pas, je vis Rita insister avec une force nouvelle. Je finis