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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/170

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des variations les plus curieuses de la mode et du goût dans notre pays. Voici dans les peintures du Primatice la vraie décoration de la renaissance, qui n’a d’autre souci que la grâce et la beauté; il ne s’agit pas de représenter plus ou moins ingénieusement un sujet compliqué, il s’agit avant tout de représenter des figures dont la contemplation soit pour l’âme ce que la possession physique de la beauté est pour le corps, c’est-à-dire une volupté. Les peintures du cabinet ou plutôt du boudoir du Pastor fido, qui représentent les principales scènes de la célèbre pastorale de Guarini, nous reportent à la fin du XVIe siècle et nous font assister à l’agonie de la renaissance. Cet admirable sentiment de la beauté qui fit la renaissance, ce sentiment si large, si libre, est allé se diminuant toujours lui-même avec chacune de ses transformations, et le voilà qui s’est réduit à ne plus présenter qu’une miniature de ce qu’il fut, qui s’est ramassé tout entier sous la forme étroite et aimable de la pastorale sous laquelle il expire. Nous revoyons avec plaisir nos vieilles connaissances du joli drame de Guarini, Mirtillo, Corisca, Silvio, Dorinda, Amaryllis, Montano; ce sont de bien petits acteurs, mais de faibles mains ont souvent opéré de grandes choses, et d’un jeu de marionnettes il est souvent sorti un théâtre tout entier. C’est précisément le cas pour ces gracieuses poupées de l’imagination dont voici les aventures peintes sur les boiseries de ce cabinet. Comment ne pas penser en les regardant que cette mode, encore à son aurore, dont elles sont une expression, va devenir générale, universelle, exclusive, presque tyrannique dans son amabilité, presque écrasante dans sa grâce, qu’elle va noyer des flots de son lait et engluer des flots de son miel les âmes et les cœurs de toute une génération, pénétrer de son charme la poésie, le théâtre, le roman, s’emparer souverainement de la cour, de la ville et de l’église même. Honoré D’Urfé, saint François de Sales, Camus, évêque de Belley, Rotrou, Corneille à son aurore, Racan, Segrais, Mlle de Scudéry, qui sais-je encore? vont tous plus ou moins dépendre du patronage de ces gracieux fantoches. La mode qui les mit au monde va bientôt engendrer l’Astrée, l’Astrée engendrera l’hôtel de Rambouillet, et l’hôtel de Rambouillet cette chose si célèbre qui s’est nommée la politesse française.

Entrons maintenant dans la chapelle, qui fut peinte au XVIIe siècle par un artiste peu célèbre du nom de Ménassier. C’est encore une mode qui prévaut sur ces murailles, mais que cette mode est austère! Tous les motifs de décoration de cette chapelle ont été empruntés sans exception aux légendes des ascètes et des ermites des premiers siècles chrétiens, Origène, Antoine, Macaire, Coprais, d’autres encore. Ces peintures offrent une ressemblance assez étroite