Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/160

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Et l’artiste qui exécuta ce travail a servi les donataires selon leur goût, on peut le dire. Quelle douleur de bonne femme que celle de cette vierge ! Quel attendrissement, et, s’il est permis de s’exprimer ainsi, quel bon cœur dans l’aide que saint Jean prête à la Vierge ! Et chez les autres personnages quelles expressions de naïve compassion ! Rien ne dépasse les démonstrations ordinaires du désespoir populaire dans cette œuvre, qui plaît cependant aux lettrés précisément par le peu de souci de sentimens plus nobles qu’elle révèle. Dans toute cette cathédrale, je ne vois d’autre trace d’une influence aristocratique que la chapelle des fonts baptismaux, autrefois la chapelle de la famille Saint-Phalle, puissante famille bourguignonne qui depuis deux siècles déjà s’est retirée en Nivernais. C’est une chapelle de l’époque Louis XIII, richement surchargée de sculptures et de statuettes à la manière des chapelles italiennes et spécialement de celles des églises de Gênes, qui semblent avoir été prises pour modèles. Ainsi la seule décoration d’ordre aristocratique que contienne cette église est relativement récente et se rapporte à une époque où régnait déjà l’ordre monarchique; la liberté la plus entière et l’esprit le plus démocratique caractérisent au contraire celles des siècles les plus lointains, curieux petit contraste qui fait songer à des choses plus grandes et plus générales.

Avant la révolution française, cette cathédrale de Semur possédait un objet bien autrement extraordinaire que tous ceux que nous avons nommés. La légende de cet objet est des plus curieuses, et comme elle est entièrement inconnue et qu’elle va pour la première fois sortir de la localité où elle prit naissance avec la publication du manuscrit de Ponthus de Thiard, je ne puis résister à l’envie de lui faire faire une forte étape pour les débuts de son voyage à travers le vaste monde.

Au temps des croisades, il y avait à Semur un particulier nommé Gérard. Gérard n’était point un chevalier ni un homme de noble extraction, — car il faut décidément que tout ce qui se rapporte à Semur ait un caractère strictement plébéien, — c’était un bourgeois ayant pignon sur rue et écus au soleil; aussi ses compatriotes l’avaient-ils surnommé le riche. Gérard, poussé par sa dévotion, eut désir de faire le pèlerinage de terre-sainte; mais laissons ici parler le marquis Ponthus de Thiard, nous ne pourrions raconter sa légende avec plus de brièveté. « A son retour de Palestine, Gérard rapporta le prétendu anneau de la Vierge que l’on conserve encore dans le trésor de Notre-Dame de Semur; il échappa dans sa route à mille périls, et il attribua son salut à la relique dont il était porteur. Quelques gens prétendent qu’il la tenait toujours dans sa