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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 101.djvu/157

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bourguignon prit parti pour le paysan. « Tu as volé la génisse de cet homme, dit le moine au duc, tu dois la rendre ou la payer. — Je ne rendrai rien, répondit le duc; moi et mes officiers nous devons vivre de ce que nous trouvons. » Sur cette réponse, le moine prononça l’excommunication et fit fermer au duc les portes de l’église. Robert savait quelle était la puissance de l’excommunication pour en avoir vu les terribles effets sur son père, dont il n’avait ni la piété ni la charité, et après s’être heurté inutilement à la porte de l’église il jugea prudent de ne pas prolonger la résistance [1]. A cette époque, il était plus facile d’avoir raison du plus grand seigneur que du plus simple moine, car on pouvait employer contre le seigneur la violence et au besoin le crime, tandis que ces moyens employés contre le moine n’auraient fait qu’augmenter les difficultés qu’on aurait cru trancher. Robert fit plusieurs fois cette sinistre expérience, notamment lorsqu’il usurpa à main armée les états du comte d’Auxerre, et qu’il assassina son beau-père Dalmace, seigneur de l’autre Semur, Semur en Briennois. C’est à ce dernier crime que nous devons la belle et originale cathédrale, élevée par Robert entre les années 1060 et 1065 en expiation de son forfait. Au-dessus d’un des portails latéraux, de curieuses et gothiques sculptures racontent dans tous ses détails l’affreuse aventure. Il semble que ce fut dans un festin que Dalmace fut assassiné, car la principale de ces scènes représente une table entourée de convives, et au pied de la table gît un cadavre. Plus loin, la duchesse Alix, la fille de Dalmace et la femme de Robert, se dresse jusqu’à mi-corps hors d’une tour en levant ses mains vers le ciel en signe d’affliction. En face d’elle, Robert, agenouillé devant un moine, implore le pardon de l’église; ailleurs un personnage qui désigne du doigt une cathédrale lui indique la manière de racheter : son crime, et enfin une dernière scène où les traditions de l’enfer classique se mêlent aux sentimens du christianisme nous montre le duc Robert passant la barque à Caron. L’artiste n’a pas eu la hardiesse de pousser plus loin le voyage et de nous dire si l’inflexible Minos avait jugé suffisant le moyen d’expiation employé par le duc. Pour nous qui n’avons pas à remplir les terribles fonctions de Minos, nous ne devons pas trop regretter le meurtre de Dalmace, puisque ce crime nous a valu un bel édifice que nous n’aurions pas eu sans cela. L’Écossais Thomas de Quincey, naguère célèbre sous le nom de mangeur d’opium, a fait un ingénieux essai sur le crime considéré

  1. Nous trouvons cette très curieuse anecdote dans une Histoire de Beaune par M. Rossignol, conservateur des archives de la Côte-d’Or, livre plein de renseignemens précieux, et qui serait excellent de tout point, si le style, par une pompe un peu trop continue, n’était pas en disproportion avec la modestie relative du sujet.