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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/936

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d’un homme dans son enveloppe corporelle, et voici un bout de chandelle qui peut ce qui est impossible au roi ! N’est-ce pas un fait surprenant à raconter chez nous quand j’y reviendrai, et qui émerveillera ma mère : plus que tout le reste de mes voyages ensemble ! Là-dessus, je me remis à rire en dedans, je me secouai, j’enflai, je suffoquai, jusqu’à ce que la lueur fatale me sautât aux yeux de nouveau, consumât le rire, dévorât tout en moi, me laissant de nouveau vide et froid, et immobile.

Ma mère… Lizzie ! je ne sais quand elles vinrent ; elles vinrent néanmoins, et non pas seulement dans ma pensée, mais en réalité, à ce qu’il me sembla, près de moi, à fond de cale. Oui, sûrement, voilà Lizzie ! le cœur léger comme de coutume et riant. » Riant ! — Eh bien ! pourquoi pas ? Qui peut blâmer Lizzie de croire que je sois couché ivre sur le dos dans la cave, avec des barils de bière autour de moi ? Attention ! elle pleure maintenant, elle tourne, elle tourbillonne dans un brouillard enflammé, se tordant les mains, appelant au secours ; mais ses cris s’affaiblissent de plus en plus comme le bruit des avirons de la goélette. Partie ! disparue dans le brouillard enflammé ! Flamme ? brouillard ? Ni l’un ni l’autre. C’est ma mère qui produit tout ce feu, ma mère qui tricote avec dix points flamboyans au bout de ses doigts et des cordes à feu pendantes alentour de son visage au lieu de ses boucles grises, ma mère dans son vieux fauteuil, et appuyées sur le dossier de la chaise les longues mains décharnées du pilote qui laissent tomber la poudre. Non ! plus de poudre, plus de fauteuil, plus de mère, rien que le visage du pilote brillant rouge comme un soleil dans le brouillard enflammé, se retournant sens dessus dessous dans le brouillard enflammé, courant en avant, en arrière sur la corde à feu dans le brouillard enflammé, filant des millions de milles à la minute dans le brouillard enflammé, tournoyant sur lui-même, toujours de plus en plus petit, pour n’être à la fin qu’une étincelle, et cette étincelle me frappe à la tête comme un projectile, y entre, et puis… tout devint feu et brouillard, je n’entendais plus, je ne voyais plus, je ne pensais plus, je ne sentais plus… le brick, la mer, moi-même, l’univers entier s’était évanoui à la fois !

Après cela je ne sais rien, je ne me rappelle rien. Je m’éveillai un matin dans un bon lit, avec deux hommes rudes et décidés comme moi assis de chaque côté de mon oreiller, et un monsieur qui, du pied du lit, m’observait. Il pouvait être sept heures. Mon sommeil ou ce qui m’avait paru être du sommeil avait duré plus de huit mois. J’étais au milieu de mes compatriotes dans l’île de la Trinité. Les hommes de chaque côté de mon oreiller étaient mes gardiens, ils nie veillaient à tour de rôle ; le monsieur était le