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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/935

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moi. En vain je m’efforçais de détourner mes yeux de la flamme lente qui était mon meurtrier, d’élever mon regard vers la fente du panneau, vers la clarté bénie du jour. J’essayai une fois, deux fois, puis j’y renonçai. J’essayai ensuite de fermer les yeux et de les laisser fermés, — une fois, deux fois ; la seconde fois, j’en vins à bout.

— Dieu vous bénisse, vieille mère ! Dieu vous bénisse, sœur Lizzie ! Dieu vous garde toutes deux et me pardonne ! — Ce fut tout ce que j’eus le temps de dire dans mon cœur avant que, mes yeux se rouvrant malgré moi, la flamme de la chandelle y jaillît, jaillît tout autour de moi et brûlât le reste de mes pensées en un clin d’œil. Je n’entendais plus souffler les poissons maintenant, je n’entendais plus craquer la mâture ; je ne pouvais plus réfléchir, je ne pouvais plus sentir la sueur d’agonie sur mon front, je ne pouvais que regarder le lourd lumignon carbonisé. Il se gonfla, vacilla, inclina de côté, tomba rouge au moment de sa chute, noir et inoffensif avant même que le balancement du brick l’eût lancé dans le fond du chandelier.

Je me surpris à rire ; oui, je riais de l’heureuse chute de ce bout de mèche. Sans le bâillon, j’aurais éclaté de rire ; dans l’état où j’étais, ce rire refoulé, intérieur, me secoua tout entier jusqu’à ce que le sang affluât dans ma tête, jusqu’à ce que le souffle vînt à me manquer. Il me resta tout juste assez de sentiment pour comprendre que ce rire horrible dans un pareil moment témoignait de la déroute de mon cerveau ; il m’en resta juste assez pour faire un effort désespéré avant que mes esprits, s’échappant comme un cheval qui prend le mors aux dents, m’eussent emporté avec eux. Cet effort suprême fut un regard qui cherchait la consolation à travers la petite fente lumineuse du panneau ; mais la longue lutte que je m’étais livrée pour détourner mes yeux de la chandelle et les fixer sur le jour était apparemment au-dessus des forces humaines. Je fus vaincu à la fin. La flamme maîtrisait mes yeux inexorablement comme les amarres maîtrisaient mes mains ; je ne pouvais me détourner d’elle, je ne parvins même pas à fermer les paupières quand j’essayai de le faire pour la seconde fois. La mèche s’allongea encore, l’espace de suif entre la lumière et la corde à feu se raccourcit ; il y avait tout au plus un pouce d’intervalle. Quelle durée d’existence m’accordait ce pouce ? Trois quarts d’heure ? une demi-heure ? cinquante minutes ? vingt ? Bon ! un pouce de suif brûle plus de vingt minutes. Un pouce de suif ! le moyen de se figurer que le corps et l’âme d’un homme soient réunis par la vertu d’un pouce de suif. Chose inouïe, le plus grand roi du monde, entouré de tout l’appareil de sa majesté, ne peut retenir l’âme