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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/932

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Je restai étendu dans l’obscurité pendant quelque temps ; mon cœur battait comme s’il eût voulu s’élancer hors de moi. Au bout de cinq minutes environ, le pilote descendit seul. Il tenait le maudit chandelier plat du capitaine et une vrille de charpentier dans une main, de l’autre une longue et fine corde de coton huilée. Il posa le chandelier, avec une chandelle allumée dedans, à deux pieds de mon visage environ et tout contre le flanc du vaisseau. La clarté était faible, mais suffisante pour me permettre de voir une douzaine de barils de poudre ou davantage laissés tout autour de moi dans la cale. Je commençai à soupçonner son projet aussitôt que j’eus aperçu les barils. L’horreur s’empara de moi de la tête aux pieds, et la sueur me coulait du visage comme de l’eau. Je le vis se diriger ensuite vers l’un des barils de poudre appuyés contre les parois du navire, sur la même ligne que la chandelle et à trois pieds de distance environ. Il perça un trou dans le baril avec sa vrille, et l’horrible poudre se mit à couler doucement, noire comme l’enfer, dans le creux de sa main, placée dessous pour la recevoir. Quand il en eut une bonne poignée, il boucha le trou en y poussant un bout de son fil de coton huilé, puis il frotta de poudre le fil dans toute sa longueur jusqu’à ce qu’il l’eût entièrement noirci ; — la chose qu’il fit ensuite, aussi vrai que je suis assis où vous me voyez, aussi vrai que le ciel est au-dessus de nous, — la chose qu’il fit fut d’approcher de la chandelle allumée près de mon visage cette longue, mince, noire, épouvantable corde à feu, de l’enrouler plusieurs fois autour de la chandelle, à un tiers à peu près de sa hauteur en mesurant depuis la flamme jusqu’à la collerette du chandelier. Il fit cela, s’assura que mes cordes étaient solides, puis, son visage presque collé au mien, il murmura dans mon oreille : — Saute avec le brick !

L’instant d’après il était sur le pont ; lui et les deux autres refermèrent au-dessus de ma tête le panneau d’écoutille ; à l’extrémité la plus écartée de moi, ils ne l’avaient pas tout à fait ajusté, et quand je regardais dans cette direction, je voyais luire un filet de jour. J’entendis la goélette s’éloigner… splash ! Splash !… s’éloigner dans le calme plat, afin d’aller attendre le vent au large. Splash, splash ! Ce bruit retentit, s’affaiblissant toujours pendant un quart d’heure et plus. Tandis qu’il sonnait dans mes oreilles, mes yeux se fixaient sur la chandelle. Étant neuve, elle pouvait, laissée à elle-même, brûler six ou sept heures ; la corde à feu était enroulée à un tiers de la hauteur, par conséquent la flamme mettrait deux heures à l’atteindre. Je gisais bâillonné, lié, rivé au fond du vaisseau, — il me semblait que ma vie brûlait avec cette chandelle, — je gisais seul, en mer, voué à un sort atroce et inévitable, qui, de seconde en seconde, se rapprochait visiblement. Un