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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/928

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effacé depuis du souvenir des gens. Les Anglais et les Irlandais disposés à se battre et qui n’avaient rien de particulier à faire chez eux allaient joindre le général comme volontaires, et quelques-uns de nos négocians trouvaient avantageux d’envoyer à travers l’Océan des approvisionnemens au parti populaire. On courait quelques risques sans doute ; mais, quand pour deux spéculations qui échouaient il y en avait une qui tournait bien, celle-ci indemnisait amplement des pertes. C’est là le principe du vrai commerce, tel que j’ai pu l’étudier à travers le monde.

Parmi les Anglais mêlés à ces affaires hispano-américaines, votre serviteur figura pour sa petite part. J’étais alors second sur un brick appartenant à certaine maison de la Cité qui faisait une sorte de commerce général, principalement dans les lieux écartés et extraordinaires, aussi loin que possible de chez nous ; l’année dont je vous parle, elle chargea le brick d’une cargaison de poudre pour le général Bolivar et ses volontaires. Personne, sauf le capitaine, ne savait rien des instructions données quand on mit à la voile, et le capitaine ne paraissait être qu’à moitié content. Je ne peux dire exactement combien de barils de poudre nous avions à bord et combien de poudre tenait chaque baril ; je sais seulement que nous n’avions pas d’autre cargaison. Le nom du brick était la Bonne Intention, — un drôle de nom, me direz-vous, pour un bâtiment chargé de poudre à canon et envoyé au secours d’une révolution ! Et je suis de votre avis en tant qu’il s’agissait de ce voyage.

La Bonne Intention était la plus décrépite, la plus délabrée des vieilles cuves dans lesquelles il m’arriva jamais d’aller en mer, et la plus mal établie de toute façon. Son port était de deux cent trente ou deux cent quatre-vingts tonneaux, j’oublie lequel, et elle avait un équipage de huit hommes, tout compte fait, ce qui était dérisoire, comparé au nombre auquel le brick avait droit. Cependant, comme nous étions bien payés et très régulièrement, nous ne nous plaignions pas trop ; il faut dire que nous méritions notre solde, ayant cette fois, outre les chances ordinaires de couler bas, celle de sauter par-dessus le marché. Par suite de la nature de notre cargaison, nous fûmes accablés de nouveaux règlemens qui n’étaient nullement de notre goût ; fumer nos pipes, allumer nos lanternes, devenait une affaire du diable, et, comme il arrive en pareil cas, le capitaine, qui faisait les règlemens, prêchait ce qu’il ne pratiquait guère. Ainsi aucun de nous n’était autorisé à descendre avec un bout de chandelle ; le patron, en revanche, se servait de lumière pour se coucher ou pour regarder ses cartes sur la table de la cabine, tout comme de coutume. Sa lumière était une chandelle de cuisine commune, telle qu’on en vend huit ou dix à la livre, fichée