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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/926

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contemporain de Voltaire, donnez-lui pour mère la langue française, pour objet d’application la philosophie critique et morale des libres penseurs du XVIIIe siècle, et Luther ne rêvera plus archi-démon ni antéchrist. D’autres angoisses troubleront son cerveau, et sa mélancolie n’aura fait que changer de sentiment et dépouiller, pour se vêtir à la moderne, les fantastiques draperies du sombre personnage d’Albert Dürer. En face de cette société pourrie jusqu’à la moelle, mais très vivante encore, et répondant par le sarcasme aux révoltes, aux prophéties de son illuminisme dévergondé, il sera Jean-Jacques. Sa sensibilité, qui s’exalte à la simple vue d’un pauvre animal endolori, qui souffre de l’outrage fait à la fleur qu’on foule sous ses pas, que deviendra-t-elle au spectacle de ces passions nouvelles, de ces romanesques éplorations, combats effrénés de l’amour et du devoir, d’où sortent les Clarisse et les Julie ? Quels sujets sa pitié si prompte à s’émouvoir jusqu’à la rage ne trouvera-t-elle pas dans l’inégalité des conditions, dans la tyrannie des gouvernemens et la misère des peuples ? Au lieu du grand réformateur religieux, du théologue halluciné, vous aurez le missionnaire plébéien, l’humanitaire, l’apôtre des colères indéfinies, précurseur de Robespierre, et les rêves de gouvernement de raison pure, de contrats sociaux, de rénovation absolue, remplaceront, la restauration de l’église visible et l’unité de foi dans la Jérusalem nouvelle.


H. Blaze de Bury.