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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/915

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Ces troubles d’esprit, ces élancemens intérieurs, il les appelait « tentations de la chair, assauts du démon, » il se voyait, se sentait la proie du malin, lequel, exaspéré de tant de zèle qu’il déployait au service de Dieu, s’acharnait à lui, le harcelait. Plus tard, racontant la chose à ses amis, il leur disait : « En 1521, lorsque j’étais à la Wartbourg, j’habitais une chambre isolée où n’entrait personne à l’exception de deux pages qui, deux fois par jour, m’apportaient à boire et à manger. Je les avais chargés d’acheter un sac de noix que je tenais enfermé dans mon armoire. Une nuit, je venais de me coucher, voilà que j’entends des coups du côté de la muraille, et les noix de siffler dru comme grêle sur les poutres. J’allais commencer à m’endormir lorsqu’un nouveau vacarme éclate sur l’escalier : je ne sais quel infernal boulevari de cent tonneaux qu’on précipite. Je saute à bas de mon lit, ouvre la porte et m’écrie : — Si c’est toi, qu’il en soit selon la volonté de Notre-Seigneur, à qui je me recommande en récitant le huitième psaume, — et paisiblement je retourne me coucher, car c’est la vraie manière de s’en débarrasser : l’affronter avec dédain et invoquer le Christ, il n’y a pas pour lui pire défaite. » On connaît l’histoire de l’encrier jeté par Luther, vers cette époque, à la tête du diable. Sur la muraille de pierre de l’étroit cabinet de travail, la tache noire existe encore, et c’est le moins qu’on puisse faire pour rendre hommage au miracle que d’essayer de la gratter du bout de son canif pour bien s’assurer de son indélébile essence. Ici le merveilleux plaît à tout le monde ; papistes et protestans l’envisagent avec une égale foi, et les gardiens du château, conservateurs patentés de la maculature, se sont arrangés de tout temps pour défier les incrédules. Sérieusement, que peut avoir de vrai cette anecdote ? Luther, qui savait déjà trop bien ce que vaut l’encre pour la répandre inutilement, lança-t-il jamais son écritoire au nez de sa majesté satanique, alors qu’il en pouvait employer le contenu d’une façon bien autrement effective contre l’archi-démon ? J’ai feuilleté à cet endroit les Propos de table, espèce de Confessions de ce Rousseau. Lisons, et dans ce fumier d’Ennius où quelques diamans miroitent, dans ce tas de quolibets cyniques, de vantardises, de sublimités, d’éjaculations incohérentes, nulle trace de l’anecdote ; même silence dans les écrits des contemporains, d’ordinaire si redondans de traits bizarres, de ra-contages légendaires avec pièces et protestations solennelles à l’appui. Et pourtant que de considérations pour donner crédit à cette histoire ! La vie que menait Luther à la Wartbourg, où du reste on le traitait avec les plus grands égards, le laissant jouir de toute la liberté que comportait le soin de sa sûreté personnelle, cette vie inexorablement sédentaire et vouée au travail, aux efforts fiévreux