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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/878

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penser qu’aux autres ; à peine est-elle installée dans le château, que la constante harmonie de ses paroles et du ses actions, sa complaisance inépuisable, ses attentions pour tout le monde, sa tranquille activité rendent la vie plus douce à ceux qui l’entourent. Chargée par Charlotte de la direction du ménage, elle s’acquitte de sa tâche paisiblement, sans bruit, sans étalage de zèle, mais en communiquant à chaque serviteur ses habitudes soigneuses, son amour de l’ordre. On ne la voit jamais ni pressée, ni en défaut : chaque chose est à sa place, chaque repas se fait à l’heure prescrite ; ses amis n’ont qu’à jouir du bien-être qu’elle leur procure sans que la crainte de la fatigue diminue leur plaisir. Tel est aussi le caractère paisible de sa beauté ; aucune trace de coquetterie, aucun désir d’attirer sur soi l’attention, n’en exagère ou n’en précipite l’effet. C’est le modeste rayonnement d’une belle âme qui se reflète sur un pur visage. « On la voyait s’asseoir, se lever, aller, venir, sortir, rentrer et reprendre sa place sans une apparence d’inquiétude ; c’était une action continuelle, un mouvement sans trêve, et toujours agréable ; ajoutez qu’on n’entendait jamais ses pas, tant sa démarche était légère. » Édouard, que l’expérience de la vie aurait défendu contre les avances d’une coquette, se laisse aller insensiblement à la douceur de vivre auprès de l’aimable enfant ; les chastes attentions qu’elle a pour lui sont des pièges plus dangereux que le manège savant de l’amour. Goethe subissait, lui aussi, chez le libraire Frommann ces influences magnétiques, cette fascination qu’exerce autour d’elle la beauté innocente.

Charlotte a suivi avec inquiétude, mais sans désespérer, les progrès de la passion d’Édouard pour Ottilie. L’effort qu’elle vient d’accomplir sur elle-même en étouffant son propre amour dès qu’elle l’a découvert, elle se flatte qu’à son tour elle l’obtiendra de son mari. Peut-être suffira-t-il de lui montrer le danger vers lequel il court pour le retenir au bord de l’abîme. Après le départ du capitaine, avec sa résolution accoutumée, elle prend le parti d’aborder elle-même cette délicate question. L’éloignement d’Ottilie lui paraît le moyen le plus sûr de guérir Édouard. C’est par un remède analogue qu’elle vient de se sauver. Elle propose donc à son mari de renvoyer la jeune fille en pension, ou de la placer dans une grande famille comme demoiselle de compagnie. Pour éviter une réponse précise, Édouard se dérobe derrière des faux-fuyans et des échappatoires ; mais sa courageuse femme, ne lui laissant aucune issue, le force à voir clair au dedans de lui-même. « Tu aimes Ottilie, lui dit-elle, tu t’accoutumes à sa présence. L’inclination et la passion naissent et se nourrissent aussi chez elle. Pourquoi ne pas exprimer par des paroles ce que chaque heure nous révèle ?… Nous