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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/873

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l’existence la plus unie et la moins féconde en émotions, la vie de personnes riches habitant la campagne, tirant d’elles-mêmes et du spectacle de la nature leurs meilleures distractions. Le jour, on se promène, on s’occupe de plantations, on trace des chemins, on cherche des points de vue ; le soir, on dessine, on propose, on discute les améliorations qu’il conviendrait d’essayer dans le domaine, on lit et on fait de la musique. Ces occupations paisibles, en dégageant chaque caractère de toute excitation factice, les révèlent plus sûrement les uns aux autres que ne pourrait le faire le tumulte du monde. Il n’y a place ici ni pour le déguisement ni pour l’illusion. Chacun se voit à nu dans le détail de la vie familière, sans aucun ornement ni aucun mirage étranger. Le caractère sérieux de Charlotte, sa raison grave et ferme sympathise avec l’esprit mesuré et réfléchi du capitaine. Le cœur et l’imagination d’Édouard, restés plus jeunes que son âge, l’attachent au contraire à l’aimable jeunesse, à la beauté naïve d’Ottilie.

Ces dispositions sympathiques restent d’abord à l’état obscur au fond des âmes, elles ne se révèlent que peu à peu, même aux regards de ceux qui les éprouvent. On commence par ressentir des impressions douces et agréables sans en connaître, sans en chercher la cause. Chacun jouit de la vie avec plus de plaisir sans se douter que c’est la joie d’être ensemble qui double le bonheur. Il y a là une période heureuse que Goethe a décrite avec beaucoup de grâce et qui rappelle sans doute le charme secret des entretiens du soir chez le libraire Frommann, auprès de Minna Herzlieb, avant que la passion naissante se fût révélée. C’est le calme qui précède l’orage. « Les cœurs s’ouvraient et une bienveillance générale résultait des dispositions bienveillantes de chacun. Chaque couple se sentait heureux et jouissait du bonheur de l’autre[1]. Une telle situation élève l’esprit pendant que le cœur se dilate, et tout ce qu’on fait, tout ce qu’on entreprend a une tendance vers l’infini. »

Mais le moment des révélations approche ; les plus sages eux-mêmes se sentent envahis par la passion. Charlotte nous est représentée comme une personne sérieuse, réfléchie, maîtresse d’elle-même, habituée à ne pas se tromper sur ses devoirs et résolue à les remplir. Rien de plus innocent à l’origine que son goût pour le capitaine : elle lui a fait l’accueil empressé qu’elle devait au meilleur ami d’Édouard ; puis elle a éprouvé du plaisir à l’entendre,

  1. Le nouveau traducteur des Affinités électives paraphrase ainsi ce passage : « La bonne humeur animait les visages, les cœurs s’épanouissaient et débordaient en sentimens bienveillans ; bref, chacun de nos deux couples nageait dans une félicité parfaite et d’autant moins troublée par le remords qu’il la sentait partagée par le couple voisin. »