Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/839

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


casser nos mâts ni nous couler bas. Je vous parlais des albatros qui volent depuis le commencement du monde sur les mers australes, estimables créatures animées encore de l’innocence des premiers jours de la création, heureuses de vivre, flottant dans l’atmosphère avec une aisance, une apparence de bien-être qui nous charmait, remuant à peine une aile, une plume pour se soutenir dans les airs. Hélas ! il a fallu que la Reine-Blanche partît de France pour venir à 4,000 lieues non point pour les tuer à coups de fusil, mais pour les prendre à la ligne, les pêcher à l’hameçon comme d’inertes poissons, leur couper impitoyablement les pattes pour en faire des blagues à tabac, leur tordre le cou et les accommoder en matelote à l’usage des gabiers, enfin les étouffer tout vifs pour les empailler. O humanité ! Et les requins capturés au harpon ! Voilà encore une des jolies choses que vous auriez vues dans mon journal, et aussi le paille-en-queue, l’oiseau brillant des tropiques, blanc et transparent comme un léger nuage de la zone torride, qui révèle sa présence par un cri strident qui retentit dans le vague des airs, puis passe au zénith sur la voûte bleue comme un trait argenté. Vous y auriez encore trouvé mes jours de tempête et de calme, mes jours d’espoir et de mélancolie, mon oisiveté occupée, active, mon far niente plein d’action. — De tous ces jours, — et il y en a quarante qui ont séparé pour nous Rio-Janeiro de Bourbon, — remplissez-en la moitié de mes vagues souvenirs de France, où vous occupez le premier rang, l’autre moitié de préoccupations de marin, et vous pourrez suppléer à mon trop volumineux journal, qui s’arrête au 20 mars.

Le 20 mars [1] ! le croiriez-vous ? involontairement je pressentais que ce devait être le jour de notre arrivée, et, quand notre ancre est tombée ce jour-là, je me suis dit superstitieusement : L’augure est favorable. J’ai l’espoir secret que cette influence nous garantira des ouragans dont nous sommes menacés à Bourbon dans cette saison de l’année.

Nous apprenons la mort de Mme Adélaïde ; est-ce vrai ? J’espérais trouver ici le bateau à vapeur le Cassini ; il n’est point encore arrivé. Que j’étais sot de compter sur une promesse ministérielle ! De là pour moi le désappointement d’aller vous écrire à Suez, ainsi que nous en étions convenus. Je me porte très bien ; je suis en merveilleuse disposition d’esprit pour dédaigner les bafouemens ministériels. Je n’ai qu’une occupation, c’est d’aviser à rendre convenable et confortable le far niente où je pressens que l’on va me laisser vivre.

  1. Le 20 mars était le jour de naissance de Mme de La Grange.