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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/837

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avons eu un temps superbe. La jeunesse s’est livrée à tous les ébats du baptême ; c’est à qui racontera les plus hauts faits. Le cortège, nombreux et bien décoré, avait pris ses inspirations de costume d’un artiste que nous avons à bord comme passager. La musique nous a joué ses premiers airs ; j’avoue que rien jusqu’ici ne nous a impressionnés aussi vivement que cette harmonie de la France éclatant soudain au milieu de l’Océan. Le soir, bal au clair de la lune et de nombreux fanaux qui se balançaient au milieu des cordages. C’était partout une folle gaîté.

Le 2 février. — J’ai mouillé à Rio le 30 janvier. Je ne vous dis rien des approches de Rio-Janeiro ni de la rade. Un marin ne peut parler de cela qu’avec enthousiasme : tant de facilité jour entrer ! nulle part des dangers, à l’intérieur une sécurité complète, un repos absolu pour l’esprit, voilà d’inappréciables avantages pour un commandant. Quant aux scènes tant vantées de la nature qui nous environne, j’en suis peu touché ; certes c’est beau, il y a çà et là de jolis paysages, mais je ne sais pourquoi cette nature-là ne m’est point sympathique ; je ne suis point émerveillé, je m’étais attendu à autre chose. J’ai vu M. H. de B…, je lui ai parlé de Mme C… et de vous. Le drôle de corps ! il est malade au lit depuis quinze jours, je l’ai trouvé enveloppé dans une robe de chambre orientale, dans un état nerveux pénible, la tête exaltée par la fièvre ; la moindre lumière offensait ses yeux, tout lui est gêne et peine, et le souffle et le calme de la mer, et la chaleur du pays. Quel rôle joue l’imagination dans toutes ces têtes françaises ! Voilà un brave diplomate colloque dans le pays le moins facile à remuer, le plus inerte qu’on puisse trouver, avec lequel nous n’avons que de lointains rapports et en petit nombre ; eh bien ! au lieu de prendre son parti de vivre là tout simplement en élégant épicurien, en représentant d’une civilisation douce, gracieuse, amie du bien-être, du repos plein de charmes que procure une vie contemplative et rêveuse, le voilà qui se brûle le cerveau de vastes combinaisons, qui se tord comme Prométhée enchaîné à son rocher, qui pousse des cris de désespoir de se Voir ainsi, lui si fort, si puissant, si capable de grandes et sublimes choses, réduit à périr comme étouffé par son propre génie. Il m’a fait l’effet d’un serin qui se déchire la tête contre les barreaux de sa cage.

Je suis venu ici pour prendre quelques vivres frais destinés à mon équipage ; je hâte mes préparatifs de départ, j’espère être parti le 6. Cependant il faut que je me décide à faire une promenade dans l’intérieur ; je ne veux pas partir emportant de ce pays une idée amoindrie sans être en état de la justifier. Il faut que je sache exactement pourquoi Rio-Janeiro me paraît peu