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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/820

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rocher. Les soupirs de ce digne garçon me firent rire, et je me recouchai en murmurant : vanité des vanités !

15 avril. — Nous venons de tomber dans les calmes de l’équateur. Les nuages pendent immobiles et noirs sur nos têtes, nos voiles battent ; l’atmosphère est lourde, la chaleur humide et suffocante. Vivre est chose pénible, penser un travail insupportable ; je fais de grands efforts pour me retracer votre souvenir et réunir quelques images fugitives qui me rappellent ce que vous êtes. Triste spectacle que celui qui nous entoure ! mer grise, horizon épais, sans portée, ciel mat, menaçant et terne… C’est laid, c’est laid… Malgré soi, l’esprit prend un lourd reflet des objets extérieurs. La vie s’échappe toute seule par les pores, les poumons travaillent à vide ; c’est une étuve où les muscles se détendent, la tête s’appesantit, la pensée devient insaisissable.

Le 18. — Je pense beaucoup à vous, mais je ne vous écris que le moins que je puis : quel intérêt pourrais-je appeler sur ma vie solitaire, délaissée, monotone ? Toujours rêver et se nourrir de sa propre pensée, c’est se ronger le cœur. Et cependant je veux vous, donner quelques détails sur ma vie intime pour que vous soyez indulgente sur mes défauts. Si vous me trouvez violent dans ma volonté, cassant, oh ! accusez-en un peu ma vie : si j’adresse la parole à un officier, c’est pour lui donner un ordre le plus bref possible, et il n’a qu’une réponse à me faire : oui, commandant ! Si je fais signe à un homme de l’équipage de s’approcher, c’est pour lui faire une question en termes nets, tranchés, ou lui intimer impérieusement une action qu’il exécute avant même de répondre. Toujours résoudre, vouloir et ordonner seul, toujours travailler seul, méditer seul : mes livres n’ont jamais la réplique quand je les contredis ; toujours sentir seul, aimer seul, et, quand des chants d’amour s’éveillent en mon cœur, les étouffer ou se transporter par-delà les nuages pour les exhaler sans écho ! Et puis où prendre mes comparaisons ? La mer, le ciel, le ciel, la mer, tout cela est bien nuageux…

Le 28. — Tous ces jours viennent de passer dans une monotonie écrasante. L’atmosphère de l’équateur était lourde, suffocante, on respirait à peine ; parler était un ennui, écrire une fatigue redoutable ! C’est le 21 que nous avons coupé la ligne. Je ne vous retracerai pas les jeux auxquels s’est livrée la jeunesse du bord ; il faut être tout à fait jeune pour trouver du plaisir à ce baptême étrange. La plus grande de nos distractions, c’est la prise d’un requin. Le requin est l’ennemi universel ; dès qu’il est harponné, tout le monde s’émeut et accourt pour assister à l’agonie du monstre. On lui met des bâtons dans la gueule, on pousse des hourrahs à ses énormes