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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/819

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en plein Océan, n’ayant devant moi, autour de moi, sous moi, que la vague qui déroule ses vastes replis, — la vague, rien que la vague, d’un bleu épais à sa base, couronnée à sa crête d’une écume éclatante. Encore si elle avait quelque mollesse, mais elle nous brise les reins, alourdit nos têtes, fait trembler et danser le navire sous nos pas, nous dispute notre dîner et même la pensée que je vous donne, car je suis obligé de me tenir à quatre pour vous écrire : mon encrier veut se renverser, le papier s’échappe sous ma main, et toujours le même spectacle : monotonie lourde, écœurante, qui, loin d’éveiller la pensée au cerveau, la paralyse ! Avant-hier, j’avais pensé à Mme de Saint-Mauris ; lèvent hurlait, la mer était montueuse et nous battait en flanc comme un énorme bélier, enfonçant nos sabords (vous savez ces volets dont la rupture d’un seul a ouvert tout à coup aux yeux de Mme de Saint-Mauris les abîmes de l’Apocalypse). Il faut des dangers pour vous tirer de la léthargie où vous êtes plongé ! Je ne me suis senti vivre qu’un instant au passage du détroit de Gibraltar. Nous étions peut-être une soixantaine de navires attendant le vent favorable ; dès ses premières atteintes, nous courûmes toute voile déployées vers l’entrée. Il était nuit quand nous en approchâmes. Tous les autres navires attendirent prudemment au lendemain ; mais dans les derniers rayons du soleil couchant j’avais aperçu la tour de vigie qui culmine comme un paratonnerre au sommet du Djebel Tarik (montagne de Tarik), la pointe d’Europe, et je n’hésitai pas à donner dans la passe, refoulant un courant violent qui aboyait contre nous, nous ballottant du pied du mont Calpé à la Pointe des Lions sur la côte d’Afrique, où le Mont aux Singes nous envoya des rafales devant lesquelles l’Océan recula, et nous livra passage. La nuit était sombre, des nuages noirs nous dérobaient la vue de la terre, dont nous étions tout près ; mais on entendait la mer briser au rivage ; nous étions tout attention. J’ai vécu un peu pendant ces trois heures de lutte.

Désastre ! — J’avais une charmante ménagère, l’ornement de mon office ; Délio, mon honnête domestique, trouvait un plaisir indéfinissable à la rendre éclatante, chaque ciselure était éblouissante ; il s’y mirait, le brave garçon ! Nous la croyions à l’épreuve de tous les temps ; ses trois pieds étaient encastres et bien ajustés dans les trous d’une planche. Hélas ! pendant la nuit, une grosse lame est venue nous prendre par la hanche, nous a secoués comme une coquille de noix ; la planche a été soulevée au choc, et l’infortunée ménagère, déplantée de son trône, est tombée de 4 pieds de haut sur la tête, éparpillant au loin dans ma chambre ses cristaux mis en éclats. Je me suis éveillé en sursaut ; à la vue de la figure de mon pauvre Délio, j’ai cru que nous avions touché sur un