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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/815

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quand j’en aurai le temps, tout ce que j’éprouve aujourd’hui. Je termine en courant et en vous envoyant mes remercîmens et mes plus tendres sourires. — Souvenirs à M. de La Grange, à toutes les personnes qui sont habituellement chez vous ! Je vous répète jusqu’à l’ennui que mon cœur se serre à tant de souvenirs.


A bord du brick le Du Couëdic, en mer, le 28 mars 1845.

Que la première ligne, que le premier mot que j’écris depuis mon départ de France, soient pour vous, car pendant tous ces jours vous avez été ma constante pensée. Je n’ai pas cessé de ressentir un profond ennui, un inconcevable dégoût ; si mon estomac a échappé au mal de mer, je l’ai eu constamment à la tête et au cœur. La vie m’ennuie. Mon esprit n’a pas quitté Paris, rien ne me fait distraction, ni le vent qui rugit, ni la mer qui gronde, ni les soins de mon navire, de mes hommes, de moi-même ; je ne m’intéresse à rien, ma pensée flotte ailleurs. Et pourtant il faut que je vous dise comment j’ai passé ces derniers jours : c’est le 19 au matin que j’ai mis sous voiles ; le vent contraire m’avait retenu la veille. A peine hors de la rade, nous fûmes saisis par un vent très frais du nord-ouest, ce qu’en Provence on nomme le mistral, et une heure après nous étions à la cape… Dieu veuille que vous ne sachiez jamais ce que c’est que cet état-là ! Ballottés et secoués par une mer violente qui nous couvrait d’écume, n’osant livrer nos voiles au vent, qui les eût emportées, étourdis des sifflemens de la bise, à chaque instant inondés par la lame qui déferlait sur nos têtes en cascade ; mêlez à tout cela le désordre d’un premier départ, l’ignorance de mes jeunes matelots. Je passai ainsi deux jours sans quitter mes bottes ni mon chapeau, n’ayant pas un fil de sec sur toute ma personne. Les Baléares nous offrirent un abri derrière elles ; nous nous essuyâmes un peu, toujours faisant route vers le détroit. Encore si la brise si fraîche fût restée de l’arrière ! en quatre jours, nous vidions la Méditerranée. Déjà même j’avais montré mon nez à l’entrée du détroit de Gibraltar lorsqu’une renverse de l’ouest vint nous frapper au visage ; nous risquâmes de faire de graves avaries, qu’il fallut toute notre science de marins pour éviter, et nous fûmes refoulés jusque près de Malaga. Quelle perspective, attendre des jours, des semaines peut-être, pour atteindre l’Océan ! Au moment où nous y pensions le moins, le vent contraire se détend, tombe, vient le calme, puis un léger souffle de l’orient ; toutes les voiles se déploient, et nous donnons au milieu de la nuit, hier, dans l’étroit passage de Gibraltar. Je tombais de fatigue quand défilèrent successivement et le feu de Gibraltar et le phare de Tarifa, et aujourd’hui nous sommes en plein Océan, courant vers les Canaries…