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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/814

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mort ! Le postillon, furieux de faire ainsi une halte dans la rue, hurlait contre le courrier qu’il avait peur, et il voulait traîner sa voiture avec des chevaux emportés jusqu’au relai ; la pluie tombait à flots, mêlée de glace et de neige. Dans le conflit du postillon contre le courrier abruti de la secousse, le voyageur était compromis en son existence ; nous regardâmes et intervînmes. Il y avait danger de mort à continuer ; nous sommâmes le postillon de s’arrêter. Le gredin résistait ; par bonheur, nous nous trouvions devant la maison de la directrice de la poste : elle arriva aux cris de douleur du courrier. — Venez prendre un cordial, venez que je vous enveloppe la tête, venez vous réchauffer ! — Sur mon invitation, elle somma le postillon de dételer ses chevaux ; le scélérat avait un double intérêt à tenter de se traîner au relai, d’abord la perspective d’aller se coucher, ensuite la crainte d’être mis à pied pendant un mois comme punition de son imprudence… Il baissa la tête en grognant à la voix de la dame. Comme nous étions partis un vendredi, Montélimart se trouve un relai important, avec des timons de rechange. On réveilla charron et serrurier, on se mit à l’œuvre sous des flots de pluie, on battit le fer pendant une heure et demie et nous roulâmes de nouveau vers Marseille. J’en fus quitte pour une contusion au genou ; j’en souffre à peine aujourd’hui.

Enfin la neige nous quitta près d’Aix : l’herbe reparut aux champs ; des bourgeons aux arbres, des fleurs aux mûriers et aux amandiers. Le soleil se mit à poindre : salut à la Provence !

A Marseille à trois heures. Toujours le guignon du vendredi me fait trouver la première place du coupé pour Toulon… A six heures du matin à Toulon. Douce température, molle brise des mers. Bain ; visite à l’amiral Baudin. Je vais à bord de mon brick.

Oh ! malédiction ! que c’est triste et nu ! Où es-tu, ma gracieuse Favorite, avec ta cabine si délicieusement arrangée ? — Je pars en Spartiate. Je vous envoie le plan de mon logement. — Mon cœur se serre, se gonfle ; quelle corvée ! n’importe, il faut songer à partir. — L’état-major n’est pas composé : me voici en course, en quête. Un de mes vieux amis d’École polytechnique vient s’offrir pour partir avec moi, puis un autre, un autre. Voilà mes officiers au complet, charmans officiers ; deux médecins. — Une lettre de M. de La Grange, une autre encore de vous ! Soyez bénie pour le bien que vous me faites. Ma campagne est désolée. Mon cœur ne se desserre pas. Je n’ai aucun goût à monter mon ménage ; d’ailleurs je suis trop occupé. Excellent navire du reste pour la mer ! — Que de réflexions et d’émotions m’inspire votre lettre ! Qui diable s’est jamais occupé de moi sur la terre ? Je suis tout surpris de sentir qu’il est une âme vivante qui songe à ce que je deviens. Je vous écrirai,