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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/803

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que l’Angleterre veuille se lancer dans une guerre avec nous pour un si misérable motif, car il est évident que nous n’avons point cherché à l’insulter. Rassurez-vous donc, nous ne reculerons point et il n’y aura pas guerre encore, guerre du moins en Europe, — car au Maroc, c’est autre chose ; vous avez déjà entendu le canon de Tanger, voici maintenant le général Bugeaud qui a renouvelé sur les bords de l’Isly (connaissez-vous ce fleuve-là ?) les souvenirs d’Héliopolis et des Pyramides ; enfin d’ici à trois ou quatre jours nous recevrons la nouvelle de la prise de Mogador par le prince de Joinville, que nous finirons par nommer François l’Africain. Au résumé, nos affaires ne vont pas mal.

Parlons de nos rapports privés. Je proteste contre votre arrêt de ne me faire vos confidences littéraires qu’en échange des miennes ; je vous déclare que je n’ai rien, rien du tout écrit, toutes mes notes sont dans ma tête. Le jour où l’on me dira : va ! je partirai comme le cheval arabe ; mais je déclare n’être en état de produire que par ordre. Qu’aurais-je donc à vous lire ? Des mémoires politiques ! à vous ? Moi qui, en courant à travers l’Inde, au milieu des forêts de Célèbes, sur les bords des torrens, dans les cratères des volcans de Java et dans la boue des lacs sulfureux, pensais à vous, le cœur plein et débordant, l’imagination exaltée aux splendides scènes qui m’entouraient, je vous plisserais le front au récit des exploits de Koublai-Khan, le Tartare, ou aux détails politiques de l’honnête et céleste empereur Taoukouang ! Non, vraiment non ; j’aime mieux voir briller vos yeux à la lecture de vos héroïnes des Landes ou de vos impressions de voyage. Vous êtes jalouse de ma divinité I Vous ne savez donc pas ce que je lui fais… Eh bien ! je lui baise les pieds et les mains en vrai adorateur, et vous verrez encore l’or de ses joues profané par des lèvres dévotes. Etes-vous encore jalouse ? — Nous ne savons plus si le roi partira pour l’Angleterre, donc je ne sais pas non plus si je partirai ; mais, que je parte ou que je reste, je demeure votre profondément dévoué.


Paris, le 12 septembre 1844.

Définitivement vous êtes malade, ou bien l’air que vous respirez vous oppresse et vous suffoque, car vos lettres ont un cachet de désolation ; il semblerait que le sol vous manque sous les pas. Ne voilà-t-il pas qu’il faut que je vous réconforte ? Voyons, posons le bilan de vos incommensurables misères : 1° vous tombez garde-malade dans une auberge ; dans ce perchoir, cent mille autres à votre place se fussent trouvés abandonnés du ciel et de la terre : nous, point ; de tous les côtés, vous voyez accourir des gens qui