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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/801

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vous méritez un des trônes du ciel. Vos paroles me sont douces, vos lettres me sont précieuses ; voilà tout ce que j’ai à répondre à votre conscience troublée de l’appréhension des fatigues que je puis avoir à vous lire. Je vais bien, merveilleusement bien ; mon œil a reparu complètement, et ce me sera un grand bonheur que de vous revoir de mes deux yeux. J’ai repris une grande partie de mes occupations ; je lis, j’écris, je me promène même ; je regrette grandement de ne pouvoir faire tout cela sous de beaux grands arbres verts. Je n’envie point le bleu limpide de votre ciel, ni les splendeurs de votre soleil, j’aime mieux le clair-obscur et les ombrages sombres où l’air n’a point de poussière. Si vos courses vous mènent aux lieux où vous rencontriez ces objets de mes rêves, pensez un tout petit peu à moi et jouissez-en à mon intention.

Ainsi vous voilà lancée dans l’histoire de la Chine ; je vous plains par expérience, ensuite je proteste, attendu qu’il y aurait faute à laisser flétrir votre esprit si frais dans la poussière des dynasties croulées du Céleste-Empire. Laissez-nous les bouquins et les spéculations ridicules sur les empires qui tombent, restez tout simplement bonne comme vous m’êtes apparue. Je me charge de vous fouiller l’histoire de votre divinité, et votre lettre, à ce propos, m’a engagé à demander à mon docteur de la Favorite la charmante statuette qu’il a volée, malgré mes ordres, dans la pagode de l’Ile d’or ; vous la verrez chez moi à votre retour. Je crois que le style de la statuaire est aussi supérieur que la divinité elle-même l’est en hiérarchie à celle que vous possédez : ce n’est rien moins que la grande reine des cieux en personne ; oh ! qu’elle est belle !

Les affaires du Maroc se brouillent, celles de Taïti s’arrangeront. L’amiral de Mackau a été malade ces jours-ci d’une fièvre d’accès ; il va mieux. Je ne suis point séduit par les ovations qui accueillent M. de La Grange dans son impériale tournée ; si j’aspire à quelque chose, c’est à quelques jours de molle rêverie à Chanday. J’ai déjà arrangé dans ma tête la vie que j’y mènerai ; j’ai bâti le château, arrangé ses salles et ses galeries, tracé vos jarlins, parcouru vos bois, vos prés, vos champs, fait et défait de gros bouquets de fleurs sauvages, et, comme bonheur de la veillée, mon cœur écoute d’avance les aventures de votre héroïne des Landes.

Présentez mes bons souvenirs à M. de La Grange, soyez heureuse. — Je vous quitte à l’espagnole en me jetant à vos pieds.


Paris, le 25 août 1844.

Craindriez-vous bien sérieusement, madame, que je pusse vous oublier ? Alors raisonnons pour vous rassurer, quelque niais qu’il puisse être de raisonner avec son cœur. Je me souvenais de vous