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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/793

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serrer l’un contre l’autre et obéir au commandement ; — mais voilà trois jours que les gamelles sont vides et que l’estomac grogne. Je me plains au lieutenant, qui répond : — Caporal, mettez-moi cet homme-là aux arrêts. — Le capitaine me demande : — Combien de fois y as-tu été, aux arrêts ? — Le major n’attend pas la réponse : — Tu y es toujours, aux arrêts ; allons, qu’on le mette aux fers, et qu’on l’arrange bien. — Voilà qu’on me fait passer entre deux rangées de camarades, et qu’on me caresse le dos avec des baguettes, et l’officier qui crie : — Frappez-moi bien ce drôle, qu’il apprenne, puisqu’il ne le sait pas, ce que c’est que la discipline ! »

Citons encore un petit drame bien lugubre, l’exécution d’un capitaine du 9e bataillon, jeune héros qui avait commis quelque faute irrémissible, et que tous ses services, sa gloire même, ne purent sauver : terrible exemple pour ses compagnons, et pour nous terrible explication, de l’ordre qui a. régné dans cette armée jusqu’au dernier jour :


« Le meilleur soldat de l’armée a péché contre la loi. Personne qui ne dise du bien de lui. Pourquoi fallait-il que celui-là péchât contre la loi ? Cette faute va lui coûter la vie.

« Dans douze batailles, il a combattu avec gloire ; toujours en avant, rien ne l’effrayait. Jamais il n’a quitté vaincu le champ de bataille ; pourquoi n’y a-t-il pas trouvé la mort, au lieu- du supplice qui l’attend ?

« Le juge pleurait lorsqu’il a condamné son meilleur ami. Tous ceux qui l’ont vu pleuraient, même le général, qui a écrit son nom avec une amère douleur. Faut-il qu’un pareil héros meure ainsi ?

« Le juge a demandé sa grâce, les camarades, tout le bataillon l’a demandée ; mais le général refuse d’un signe de tête : il faut que le héros meure ainsi !

« On bande les yeux du soldat modèle : il s’agenouille. On regarde encore si la grâce n’arrive pas ; mais il n’y a pas de grâce. Les fusils partent, le héros tombe. Que n’est-il mort sur le champ de bataille ! »


Ne croyons pas pourtant qu’il fût nécessaire de contenir par la terreur du supplice cette vaillante armée ; une règle sévère acceptée de tous, appliquée pour ainsi dire par tous, prévenait ces défaillances, dont nul n’est sûr d’être toujours exempt.