Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/746

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


conquérant ? A la vérité, c’est à des conquêtes effectives, non à des souvenirs de conquêtes, qu’elle se donne ; mais l’un de ces préjugés a bien vite entraîné l’autre, et il lui sert de principe. Or ce préjugé est celui de tout le monde, aussi bien des classes éclairées que des classes populaires.

On ne voit pas que les assemblées élues par le suffrage universel soient en rien inférieures aux assemblées du suffrage restreint. L’assemblée constituante de 1848 était une assemblée très sage et très éclairée. L’assemblée législative de 1849 était très brillante par les talens qui la composaient, et la plus grande faute qu’elle ait commise a été précisément de se défier du suffrage universel. L’assemblée actuelle a montré quelque inexpérience, et elle a des préjugés ; mais elle a du patriotisme, de la sincérité, de l’honnêteté, et elle a eu à résoudre les plus grandes difficultés que puisse rencontrer un peuple. Elle n’a pas commis de fautes graves, et celles qu’elle a faites ne sont rien auprès de celles qu’elle eût pu faire. S’il y a des partis extrêmes, il y en avait tout autant dans les assemblées monarchiques, ou du moins dans les mêmes proportions. On peut faire les mêmes observations sur un autre terrain. Les conseils-généraux ou municipaux nommés par le suffrage universel ne sont pas davantage inférieurs à ceux du suffrage restreint. Il y en a de radicaux sans doute ; mais d’abord tous les partis ont le droit d’être représentés, et d’ailleurs ces cas ne sont que l’exception. Enfin les esprits les plus libéraux avaient toujours redouté l’élection d’un conseil municipal à Paris. Ce conseil a été nommé, l’opinion républicaine y est en majorité, et cependant a-t-il créé une seule difficulté au gouvernement ou au pays ? Et en quoi est-il inférieur au conseil municipal de Louis-Philippe ou à la commission municipale de l’empire ?

Ce qui paraît le plus déposer contre le suffrage universel, ce sont ses oscillations, ses mouvemens brusques et étranges. Il obéit en apparence à la passion plus qu’à la raison, et on redoute ses caprices. En 1870, le pays donne 7 millions de voix à l’empire ; en février 1871, il donne la majorité aux légitimistes et aux orléanistes ; depuis il nomme des républicains. Ces contradictions ne sont qu’apparentes, et elles s’expliquent par les circonstances. Au plébiscite de 1870, on demandait au pays s’il voulait, oui ou non, une révolution ; il a répondu qu’il n’en voulait pas. Quand donc a-t-on vu un pays voter froidement et avec préméditation une révolution ? En février, on demandait au pays s’il voulait la paix ou la guerre. Il voulait la paix, et à ce moment la république s’identifiait pour lui avec la guerre à outrance : il devait rejeter les républicains. Ce n’était pas la monarchie qu’il votait, c’était la paix. Aux élections