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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/744

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gouvernemens dans l’ignorance des véritables dispositions de l’opinion. Plus nous marchons, plus les conditions de liberté et de publicité doivent être larges, plus il est nécessaire que l’opinion puisse se manifester dans toute sa plénitude. Or un pays légal, quel qu’il soit, ne représente jamais avec une entière vérité tout le pays, ou, s’il le représente à un moment donné, il n’est nullement certain qu’il le représentera toujours, et l’écart qui s’établit ainsi entre l’un et l’autre est une source de révolutions.

Nous laissons, bien entendu, de côté les modifications-secondaires qui pourraient être apportées, si on le jugeait à propos, au suffrage universel, et qui par hypothèse le perfectionneraient sans le détruire [1] ; nous n’avons en vue ici que le fait général et le principe de l’égalité politique. Sans nous engager dans la question abstraite du droit, cherchons sur quel principe on pourrait fonder le droit électoral en dehors du suffrage universel. Je ne vois que la propriété ou la capacité. Or le suffrage fondé sur la capacité seule serait beaucoup plus révolutionnaire que le suffrage universel. On veut par exemple que, pour être électeur, il faille savoir lire et écrire : rien de plus juste en principe ; en fait, c’est une mesure révolutionnaire, car c’est surtout la classe agricole qui souffrira de cette exclusion, et c’est le plus solide appui de la politique conservatrice. Quant à élever plus haut les conditions de capacité, ce serait encore plus injuste, et les intérêts solides seraient ceux qui en souffriraient le plus. Fondera-t-on le droit de suffrage sur la propriété ? On peut dire qu’en fait c’est ce qui a lieu, car dans une société bien constituée l’immense majorité possède quelque chose, et une société où la majorité aurait intérêt au renversement serait une triste société. En donnant le suffrage à tout le monde, la propriété a donc nécessairement la majorité. Le travail d’ailleurs, ne l’oublions pas, est aussi une propriété, et même la source de toute propriété.

Si l’on consulte maintenant l’expérience, on voit qu’au fond le suffrage universel n’a jamais manifesté d’instinct révolutionnaire, et qu’il a plutôt péché en sens inverse. Sans doute on ne peut prévoir l’avenir, et le suffrage universel affranchi peut se comporter autrement que le suffrage universel réglementé. Néanmoins l’on peut dire qu’en 1848 et en 1849 le suffrage universel, quoique libre, a nommé des assemblées conservatrices, qu’en 1870 il a nommé également une assemblée conservatrice. C’était librement aussi que le suffrage populaire avait nommé en 48 le président de la

  1. Pour que cette réserve ne paraisse pas un piège, nous indiquerons, par exemple, l’interdiction du vote aux soldats sous les drapeaux, disposition qui a été votée par la gauche elle-même, en quoi elle a fait preuve d’un grand esprit politique.