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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/743

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s’en servant comme de serviteurs utiles selon le besoin, — donnant l’avantage tantôt à l’ordre, tantôt à la liberté, tantôt aux supériorités sociales, tantôt à l’égalité populaire, à l’influence religieuse ou à l’indépendance philosophique. On ne voit pas dès lors comment aucun principe pourrait se plaindre. Chacun aura sa part d’influence et d’action, sans être investi d’un privilège oppresseur. Le pays n’appartiendra ni aux grands propriétaires, ni à la classe moyenne, ni à la classe populaire. Tous ces élémens se contre-balanceront par la force des choses, et, quoiqu’un équilibre absolu soit impossible et inutile, les oscillations ne seront jamais assez grandes pour précipiter le corps tout entier d’un seul côté. Les esprits absolus ne manqueraient pas de protester. Voilà l’ancien régime ! diront les uns, pour peu qu’on prenne quelque mesure en faveur des grandes influences sociales. Voilà le communisme ! disent les autres, pour peu qu’on marche vers l’égalité. Voilà le césarisme ! si l’autorité prend un peu de concentration. Voilà l’anarchie ! si l’on essaie de la liberté avec un peu de hardiesse. Ces accusations auront cela de bon qu’elles empêcheront toujours d’aller à l’excès dans un sens ou dans l’autre. Ce n’est pas à dire d’ailleurs que de toute cette moyenne ne résultera pas un mouvement dans un sens donné. Ce mouvement doit se faire et se fera inévitablement dans le sens de la démocratie et du développement des classes populaires ; mais ce progrès, au lieu de se réaliser d’en haut systématiquement par voie d’autorité et au nom d’un parti, se fera au fur et à mesure du développement des lumières et du progrès de l’opinion.


IV

Une question vient se poser naturellement ici. Qu’entendez-vous par le pays, me dira-t-on, par la souveraineté nationale ? Je n’hésiterai pas à répondre : c’est le suffrage universel. Je ne rechercherai pas historiquement si on a eu raison de l’établir : une extension graduelle du droit de suffrage eût sans doute beaucoup mieux valu ; mais faut-il, comme certains esprits excessifs, croire tout perdu parce que la France a passé trop vite de la démocratie civile à la démocratie politique, de l’égalité civile à l’égalité politique ? Faut-il surtout, comme le rêvent, quelques imprudens, se laisser aller à la secrète pensée de guérir le mal à sa source en rétablissant sous une forme ou sous une autre le suffrage restreint ? Nous sommes loin de le penser. Le suffrage restreint n’est nullement une garantie contre les révolutions, comme le prouvent 1830 et 1848. Le suffrage restreint a l’immense inconvénient de laisser les