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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/74

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l’autorité souveraine. A l’arrivée, il se préoccupe avant tout des honneurs qu’il croit lui être dus. Le maître d’un village assez proche du fort Dauphin ne se pressait pas de venir rendre hommage, l’amiral lui enjoint de livrer toutes les armes à feu qui sont en sa possession. Ayant essuyé un refus énergique, il envoie attaquer le chef malgache, qui dispose à peine d’une centaine d’hommes, par une troupe composée de 700 Français et de 600 indigènes, sous les ordres de Champmargou et de La Caze. Une admirable défense suivie d’une étonnante retraite déconcerte les Français. L’amiral vice-roi, se sentant humilié, partit pour l’île Bourbon avec tout son monde. Bientôt après meurt La Caze, puis Champmargou. Un instant encore un vestige d’autorité subsiste. La Bretesche, gendre de La Caze, cherche à maintenir les débris de la colonie ; l’œuvre est au-dessus de ses forces. Découragé, il quitte le pays avec sa famille. Les circonstances qui amenèrent la perte définitive de la colonie sont rapportées de façon diverse, et la date de l’événement est douteuse. C’était la nuit de Noël 1672, disent les uns ; les Français, assaillis à l’improviste dans l’église par les Malgaches, furent égorgés [1]. Selon d’autres témoignages, le massacre eut lieu près des habitations. Un signal de détresse avertit les gens du vaisseau sur lequel s’était embarqué le dernier gouverneur ; la chaloupe aussitôt mise à la mer vint recueillir au pied du fort Dauphin les malheureux encore vivans. D’après les lettres des missionnaires, c’est dans les derniers jours du mois d’août 1674 que furent massacrés les Français répandus dans la province d’Anossi, et dans la nuit du 9 au 10 septembre qu’un navire emporta les derniers de nos compatriotes.

Un homme qui vécut à Madagascar de 1669 à 1672, Dubois, a noté les incidens survenus pendant son séjour. Sans ajouter d’une manière sensible aux connaissances que nous devons à Flacourt, il décrit les ressources du pays et les mœurs des habitans [2]. Ici, les Malgaches ne sont pas jugés avec la même sévérité que par Flacourt : tous ces gens-là, affirme le chroniqueur, sont assez civils et courtois ; spirituels et fins, ils n’ont pas la brutalité des autres nations noires. Néanmoins s’abandonner à trop de confiance peut être dangereux ; quand ils font le plus de caresses, ils veulent trahir. « Autrefois ces noirs étaient les meilleures gens du monde ;… » nous savons le reste. Dubois énumère les excellentes choses qui abondent dans la grande île. Les colons paisibles et laborieux n’étaient pas mal partagés. Près de l’habitation, ils avaient le jardin avec les meilleurs fruits indigènes et les légumes de France, la basse-cour avec

  1. Le Gentil, Voyage dans les mers de l’Inde, t. IV.
  2. Les Voyages faits par le sieur D. B. aux îles Dauphine ou Madagascar et Bourbon ou Mascarenne, ès années 1669, 70, 71 et 72, in-12 ; Paris, 1674.