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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/714

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ils ont été assaillis par une bande d’assassins qui les attendaient et qui ont criblé leur voiture de balles. Les deux souverains ont heureusement échappé à cette odieuse tentative, grâce sans doute au sang-froid du cocher, qui a vigoureusement enlevé ses chevaux. Un des assassins a été tué sur place par la police, d’autres se sont sauvés, des arrestations ont été faites, et on en a été quitte pour une émotion à laquelle la ville tout entière de Madrid s’est associée avec la plus honorable spontanéité. L’horreur de l’attentat a fait tout oublier. Une controverse singulière s’est cependant élevée aussitôt à Madrid. La police était-elle informée qu’un crime allait être commis le soir même ? Il paraît bien qu’elle en savait quelque chose, qu’on avait pris à tout hasard quelques précautions, mais qu’on aurait reculé devant des mesures plus décisives par respect pour la constitution, pour ne porter aucune atteinte à la liberté individuelle. Il faut convenir que, si la constitution radicale dont jouit l’Espagne a pour effet de laisser toute liberté aux criminels jusqu’à ce qu’ils aient commis leur crime, elle offre d’étranges garanties.

D’où est venue la pensée de cet attentat ? On ne le sait pas encore, et jusqu’ici la justice ne semble pas beaucoup mieux renseignés que le public lui-même ; elle cherche. La justice espagnole en est toujours à chercher qui a tué le général Prim il y a bientôt deux ans ; elle n’est peut-être pas près de savoir qui a tiré récemment sur le roi et sur la reine. Ce qu’il y a d’heureux dans de tels crimes, c’est qu’ils tournent presque toujours contre le but de ceux qui les commettent ou qui les inspirent. Le dernier attentat a donné aux souverains espagnols une popularité qu’ils avaient de la peine à conquérir. Depuis ce moment, le roi Amédée est entouré de manifestations sympathiques. Il vient de se rendre à Santander pour inaugurer une exposition, et partout il a trouvé sur son chemin un accueil de bon augure. Malheureusement les difficultés politiques ne disparaissent pas dans une ovation. L’Espagne ne reste pas moins avec des élections prochaines qui vont mettre toutes les passions en feu, avec une détresse financière qui menace d’aboutir à une impuissance absolue, avec une insurrection carliste vaincue en Navarre, mais toujours vivace en Catalogne, et l’incertitude du lendemain est toujours la même.

Un homme vient de s’éteindre subitement par-delà les mers, dont le nom a bien souvent et bien étrangement retenti en Europe : c’est le président de la république mexicaine, Benito Juarez. — Assurément peu d’existences auront été plus agitées. Juarez n’était plus jeune, il était de race indienne, il n’avait rien d’un grand homme, quoi qu’on ait pu dire ; mais il avait de l’opiniâtreté, de la ruse, une certaine habileté à triompher des passions qui s’agitaient autour de lui, et par-dessus tout il a eu la fortune d’être la vivante personnification de l’indépendance de son pays dans une heure fatale pour la France. Juarez représente pour nous une des entreprises les plus malheureuses, une expédition qui a