Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/710

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Ainsi les questions se pressent un peu confusément ; il y en a de grandes et quelquefois de petites. Les unes commencent à peine et se ressentent des conditions nouvelles de l’Europe ; d’autres, qui ont été redoutables, disparaissent à leur tour. Vous souvenez-vous de tout le bruit qu’ont fait, il y a quelques années, ces affaires du Luxembourg et des chemins de fer, qui étaient un instant sur le point d’allumer le grand conflit entre la France et la Prusse ? La question vient d’être tranchée assez obscurément par deux conventions signées à Berlin le mois dernier. Le grand-duché de Luxembourg reste ce qu’il était, neutre comme par le passé, lié commercialement au Zollverein, et il laisse au gouvernement allemand l’exploitation des chemins de fer qui passent sur son territoire. D’un autre côté, l’Allemagne fait à la Belgique la galanterie de lui céder l’exploitation d’un embranchement de chemin de fer luxembourgeois qui dessert le territoire belge. Voilà le grand-duché de Luxembourg sauvé jusqu’au siècle prochain, jusqu’en 1912, terme de la concession des chemins de fer. Ce qui a failli mettre le feu au monde, il y a quelques années, disparaît sans bruit. Les grandes catastrophes sont venues et ont entraîné dans leur cours les petites questions. Après cela, l’Allemagne n’a eu ni mérite ni peine à se montrer accommodante là où elle n’avait plus aucun intérêt militaire ou politique ; elle n’a pas beaucoup à s’inquiéter de la situation particulière du Luxembourg après les événemens qui lui ont livré la clé de nos propres frontières.

Une chose curieuse à observer, c’est que, si cette fatale guerre, dont nous payons tous les frais, a laissé à la France les embarras de la défaite, elle laisse aussi à l’Allemagne les embarras d’un succès démesuré. M. de Bismarck est assurément homme à supporter de tels embarras sans en être très ému. Au fond, il n’est peut-être point sans ressembler à tous les victorieux, qui sont toujours pressés de faire entrer les résultats de leurs conquêtes dans un certain ordre définitif et de tout ramener à leur idée fixe, qui s’irritent des résistances, s’inquiètent des moindres symptômes, et qui, dans leur impatience de domination, finissent quelquefois par se créer à eux-mêmes des difficultés qu’ils auraient pu éviter. M. de Bismarck a été jusqu’ici assez bien servi par sa fortune pour dompter par les armes tout ce qui s’opposait à sa politique d’unification allemande sous l’hégémonie prussienne. Il a refait l’empire germanique au profit des Hohenzollern. Ceux qu’il n’a pas vaincus, le fer à la main, il les a intimidés, réduits à être les spectateurs immobiles de ses entreprises. Il a réussi en tout, et le voilà presque aussitôt s’engageant délibérément dans une guerre nouvelle d’une bien autre nature, une vraie guerre religieuse. Chose singulière, le gouvernement prussien s’est fait longtemps un mérite de pratiquer la plus grande tolérance, de maintenir la paix entre les confessions religieuses, de respecter l’indépendance des églises, et, tout protestant qu’il était, il se vantait d’être un des gouvernemens vivant dans les meilleurs termes avec le saint-siège. Les pas-