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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/704

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s’il est des souscriptions particulièrement faites pour nous toucher, ce sont bien celles de ces villes hier encore françaises, Strasbourg, Mulhouse, Metz, qui nous envoient, l’une 44 millions, l’autre 22 millions, la troisième, la moins riche et non pas la moins française, 4 millions de rente. Elles nous envoient leur part de rançon pour nous délivrer, sans pouvoir compter elles-mêmes sur cette liberté qu’elles nous aident à reconquérir.

Chose étrange, à la fois douloureuse et salutaire à rappeler, il y a moins de deux ans, au milieu de la lutte cruelle qu’elle soutenait, la France paraissait bien abandonnée des dieux et des hommes, elle était seule au monde. On semblait craindre de lui porter un secours ou même de lui témoigner une sympathie, on la laissait se débattre dans son arène sanglante avec ses armées improvisées et ses agitations confuses. Si ceux qui la gouvernaient alors tentaient quelque modeste emprunt, ils exposaient son crédit à l’humiliation des prix les plus onéreux et des combinaisons équivoques. Aujourd’hui on ne craint plus de s’intéresser à notre pays ; l’argent, qui ne passe pas pour avoir des illusions et pour se laisser aller aux inspirations du sentiment, l’argent reprend de lui même le chemin du trésor français, et il accourt avec une sorte d’audace de confiance. Il s’offre à des conditions qui, sans être précisément celles des temps prospères, se sont pourtant améliorées depuis un an, et n’ont, à tout prendre, rien d’exorbitant dans les difficiles circonstances que nous traversons. Sans doute l’emprunt, tel qu’il est, au prix où il a été émis, c’est-à-dire à 6 pour 100 à peu près, reste toujours une bonne affaire très propre à tenter tous les capitaux européens ; mais enfin, quels que soient les avantages immédiats que la spéculation se dispute, l’argent ne se précipite pas avec cet entrain sur une opération de finance, s’il n’y a pas quelque autre raison plus puissante et plus profonde. Un phénomène qui se produit dans de telles proportions n’est plus un simple événement financier.

En réalité, l’emprunt a cela de caractéristique et de saisissant, qu’il résume et montre dans un seul fait, sous la forme la plus positive, la confiance renaissante des peuples dans la fortune de notre pays, la foi que la France garde en elle-même ; les progrès qui se sont accomplis depuis que nous avons échappé aux dernières étreintes de la guerre étrangère et de la guerre civile. Oui, assurément, même en sachant tenir compte des mirages et des artifices grossissans d’une telle opération, ces quarante milliards sont un triomphe pour notre crédit, pour notre crédit moral aussi bien que pour notre crédit financier. On prête sans compter à la France non-seulement parcequ’on ne doute pas de sa solvabilité, mais parce qu’on croit à son avenir, à sa bonne volonté, à sa sagesse ; on lui prête parce qu’on sent bien qu’elle a un rôle nécessaire dans la politique du monde, qu’elle est un des organes essentiels de la civilisation générale, et que, tant qu’elle n’a pas reconquis l’indé-