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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/701

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le collège, même l’enseignement philosophique, qui ailleurs est toujours réservé pour l’université. Quelques-unes de ces études qu’on a voulu à toute force placer dans le lycée y viennent trop tôt. Les professeurs se plaignent que les élèves sont trop jeunes pour bien comprendre les leçons qu’on y donne, et que les sujets n’y peuvent être qu’effleurés. Ils n’y prennent donc souvent que des demi-connaissances ; mais ils n’en ont pas moins cette pensée, quand ils en sortent, que leur cours d’études est fini, et qu’ils n’ont plus rien à apprendre, ils entrent dans la société avec une assurance que ne justifie pas leur savoir, mais qu’explique leur éducation ; n’ont-ils pas en effet un moyen sûr d’y réussir ? Au collège, quand ils avaient à faire parler quelque personnage qu’ils connaissaient mal, dans des circonstances qui ne leur étaient pas familières, ils s’en tiraient d’ordinaire en développant des idées générales qui conviennent dans tous les cas. C’est un procédé commode pour avoir toujours quelque chose à dire ; ils se gardent bien d’y renoncer, et s’en servent sans scrupule. Parler de tout sans préparation, se croire propre à traiter tous les sujets quand on sait développer quelques généralités banales, n’éprouver jamais le besoin d’aller au fond de rien, chercher le vraisemblable au lieu du vrai, se moquer de ce qu’on ne sait pas, remplacer, par des traits d’esprit les faits qu’on ignore, se tenir toujours à la surface, préférer un à peu près agréable à des connaissances précises qui risqueraient d’être lourdes, voilà notre maladie ; nous la prenons au collège, et nous la gardons toute la vie. Il y a longtemps que nous en sommes atteints, elle a fait de grands progrès dans ces dernières années. On a fini par ne plus juger la valeur des choses que par la façon dont elles sont dites ; le public s’est habitué à se payer uniquement de mots, et une belle métaphore a passé sans contestation pour un argument sérieux. Les derniers événemens surtout ont été féconds en excès de ce genre ; il s’est commis alors tant d’abus de rhétorique, tant de débauches de phrases, que les gens sérieux se sont pris souvent à dire comme Sénèque : Nous souffrons en vérité d’une intempérance de littérature, litterarum intemperantia laboramus.

C’est à l’enseignement public qu’il appartient de nous guérir de ce mal ; l’enseignement peut seul préserver les générations qui viendront après nous des défauts qui ont perdu la nôtre ; mais le pourra-t-il faire, s’il s’obstine à conserver les mêmes méthodes, s’il ne consent pas à s’écarter de la direction qu’il suit depuis un demi-siècle ? Toute la question est là. Si l’on trouve qu’il ne suit pas la meilleure route pour inspirer aux élèves l’horreur des phrases et le goût des connaissances positives, il faut se résigner à le changer. C’est l’opinion de M. Bréal. Il se garde bien pourtant de demander qu’on détruise brusquement ce qui existe, et qu’on impose par décret à la France une éducation nouvelle. Il se souvient des réformes malheureuses de M. Fortoul ; il sait