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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/690

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Le public pourtant ne l’oublie pas : un instinct sûr et tenace semble l’avertir qu’il importe au salut du pays qu’elle soit enfin abordée et résolue. Quelles que soient ses préoccupations légitimes, aussitôt qu’on la lui rappelle, il y revient avec ardeur ; le bon accueil qu’il a fait au livre de M. Bréal en est la preuve. Ce livre n’était pas de ceux qui devaient s’attendre à obtenir une popularité rapide : il ne cherche pas les vains agrémens ; il n’en a pas moins été beaucoup lu et réimprimé. Ce succès est un bon signe, et il fait au moins autant d’honneur aux lecteurs qu’au livre. Bien des raisons montrent, quand on veut les voir, que l’opinion publique ne s’est pas autant égarée et assoupie depuis un an qu’on veut bien le dire. Elle a eu sans doute ses défaillances, elle a été entraînée de divers côtés par les nécessités ou les passions du moment ; mais au fond ce qu’elle souhaite toujours avec le plus d’ardeur, c’est qu’on travaille enfin à cette régénération morale dont elle sent la nécessité. Des journaux étrangers et ennemis se plaisent depuis quelque temps à faire de nous les plus tristes tableaux. Ils prétendent qu’en quelques mois nos bonnes résolutions se sont dissipées, et que tous les enseignemens que nous avions tirés de nos désastres sont perdus. Ils nous trouvent aussi légers, aussi insoucians, aussi futiles qu’autrefois, et s’empressent de prédire que nous ne nous relèverons point du coup qui nous a frappés. Cette sentence est rigoureuse ; heureusement elle ne s’appuie que sur des observations superficielles. Il ne suffit pas, pour juger un peuple, de traverser les rues d’une grande ville et de remarquer qu’elle contient toujours la même foule bruyante, ou d’entrer dans les petits théâtres et de constater qu’ils sont pleins. On sait bien que parmi ceux qui les remplissent se trouve ce monde de visiteurs cosmopolites qui viennent chez nous s’amuser de nos pièces légères pour avoir le droit de s’en indigner chez eux en connaissance de cause. Toute cette agitation et tout ce bruit restent le plus souvent à la surface. Il ne faut pas que ces empressés de la rue, que ces désœuvrés du théâtre nous cachent cette population honnête et laborieuse qui s’est si facilement soumise à toutes les charges que nos malheurs lui imposaient, qui, loin de se soustraire à ce lourd fardeau, semble disposée à subir et même à réclamer de nouveaux sacrifices, qui offre si volontiers tous ses enfans au service militaire, et qui, accablée d’impôts, se déclare prête à donner encore sans marchander tout ce que réclame l’enseignement public.

C’est à ces gens de bonne volonté et de bonne foi, qui cherchent le salut de la France en dehors des partis, que le livre de M. Bréal s’adresse. Il est écrit avec un accent d’honnêteté et de franchise qui ne pouvait manquer de leur plaire. M. Bréal ne fait pas de sacrifices à la popularité. Il se détourne volontiers de ces questions brûlantes qui passionnent les esprits et avec lesquelles on peut se faire des succès faciles, ou, s’il est forcé d’y toucher, il le fait avec une modération remarquable.