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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/660

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passent et repassent dans cette mobile galerie ! Que de traits vifs et délicats jetés en passant pour les peintres de l’avenir ! Un jour, c’est Mme d’Aiguillon, un autre jour la comtesse de Rochefort, puis la comtesse d’Egmont, mille autres encore, parmi lesquelles se détache le ravissant portrait de la duchesse de Choiseul, « la plus gentille, la plus aimable, la plus gracieuse petite créature qui soit sortie d’un œuf enchanté, » avec cela si modeste, hésitante parfois, mais d’une hésitation compensée par le son de voix le plus intéressant ; une âme revêtue de grâce : « vous la prendriez pour la reine d’une allégorie qu’on craint de voir finir, autant qu’un amoureux pourrait souhaiter d’en voir la fin. » — Les traits malins ne manquent pas non plus et font contre-poids à l’enthousiasme. La duchesse de Nivernois ? vrai fagot d’église : elle ne cesse de caqueter avec sa fille et quelques prélats de cour, en prenant le diable à partie, afin de pouvoir disposer de certains évêchés dans l’autre monde. — Mme de Boufflers est la maîtresse du prince de Conti, dont elle désire ardemment faire son époux. Il y a en elle deux femmes, celle d’en haut et celle d’en bas. Celle d’en bas est galante et elle a encore des prétentions ; celle d’en haut est fort sensée ; elle possède une éloquence mesurée qui est juste et qui plaît, mais tout cela est gâté par une véritable rage d’applaudissemens. On dirait qu’elle pose toujours pour son portrait devant son biographe. — La maréchale de Luxembourg a été fort belle, fort galante et fort méchante ; sa beauté s’en est allée, ses amans aussi, et elle croit à présent que c’est le diable qui va venir. Cet affaissement moral l’a adoucie jusqu’à la rendre agréable, car elle est spirituelle et bien élevée ; mais, avoir son agitation incessante et l’effroi qu’elle ne peut dissimuler, on jurerait qu’elle a signé un pacte avec le démon, et qu’elle s’attend à comparaître dans la huitaine.

Malgré tout l’esprit qui se dépense dans ces salons, à travers cet éclat de surface, Walpole démêle bien le trait de cette société vieillissante : elle s’ennuie. L’esprit même n’arrive plus à la gaîté ; il s’éteint dans son effort et s’attriste à durer toujours. Il n’y a plus nulle part, dans ce déclin orné, de mordant, de montant, de sève ; plus d’originalité de caractère ; plus de physionomies d’hommes, sauf des excentriques comme Maurepas ou des orgueilleux corrompus comme Choiseul, — ou bien encore le vieux maréchal de Richelieu, une vieille machine à galanterie, toute déjetée, mais qui s’efforce encore de se remettre en état. « Dans toute cette société, on sent l’excès de poli et dessous l’épuisement, comme dit à merveille Sainte-Beuve, peignant cette époque dans le portrait du duc de Nivernois. Messieurs de la régence et des années qui ont suivi, vous en avez trop fait, et plus encore par genre et par bel air que