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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/658

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qui éclate en de rares saillies dans la conversation de Hume, et qui se montre tout entière dans les Essais. La société française, sans bien démêler les nuances, eut l’instinct vague de cette supériorité. Elle se trompa sur le but que poursuivait ce libre esprit : elle prit le scepticisme radical de David Hume pour une autre forme du déisme de Voltaire, et s’imagina que le profond critique écossais avait en vue la religion dominante quand ses coups portaient bien au-delà, sur la raison elle-même. Elle le mit à la mode comme un affilié de la secte philosophique de Paris, qu’au fond il tenait en grand dédain ; mais au moins elle avait pressenti en lui une force, sans bien en marquer la direction et la portée, et c’est le sentiment de cette force qui fait absolument défaut à Walpole.

Ici le railleur a complètement tort contre la société française, et ce qu’il y a de piquant, c’est qu’il a tort à propos d’un de ses compatriotes. Et d’ailleurs, quand même cette société aurait surfait quelque peu Richardson et Hume, cela prouverait simplement combien il est difficile d’avoir des opinions exactes sur une littérature étrangère. Walpole lui-même, malgré son goût raffiné, n’est pas exempt de ces méprises. Sauf Mme de Sévigné, à laquelle il a voué un culte, sa Notre-Dame de Livry, il n’estime que médiocrement nos grands écrivains du XVIIe siècle. Montesquieu est le seul parmi ceux du XVIIIe dont il sache vraiment apprécier les titres, et, bien qu’il goûte finement Marivaux, cette prédilection se gâte à nos yeux en se partageant entre l’auteur de Marianne et celui du Sopha. Crébillon fils placé au rang de nos plus aimables auteurs ! Cela nous aide à comprendre comment en certains pays, où l’on se pique d’un goût éclairé pour notre littérature, Paul de Kock prend son rang, sur les rayons des bibliothèques choisies, entre Balzac et Mme Sand.


III

Ce qui avait surtout attiré Walpole en France, c’était le contraste qu’il pressentait entre la société qu’il allait visiter et cette société froide et guindée d’Angleterre où la femme ne comptait pour rien que pour une ménagère ou une courtisane. L’absence ou l’infériorité de la femme dans les relations sociales y produit des habitudes qui choquaient le tempérament fin de Walpole. « Ce que j’entends dire de la galanterie française, écrivait-il avant son voyage, ne me donne pas une médiocre envie de visiter la France : on sait donc dans ce pays-là être poli sans gaucherie. Vous n’ignorez pas que les hommes à la mode de ce siècle en Angleterre traitent les femmes avec autant de déférence que leurs chevaux et qu’ils n’ont pour elles que la moitié des soins qu’ils prennent pour eux-mêmes. » Et dès