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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/650

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d’eux met sa gloire ; c’est pour cette œuvre spéciale et délicate qu’il choisit ses collaborateurs les plus pénétrans. Dans la feuille de chaque jour se montre discrètement ou indiscrètement cette matière vague, subtile, vaporeuse, dont se formera l’événement ou l’incident du lendemain. C’est la nébuleuse, chère à tous les astronomes de la politique, l’astre en voie de formation : heureux qui peut la saisir dans ses contours mal définis, la suivre et la décrire dans ses orbites irrégulières, annoncer, sur la foi d’une conjecture hardie, la crise qui arrivera, souvent la former et la faire aboutir par cette prédiction même ! — Reste, dans le domaine d’autrefois, la partie des mœurs, l’anecdote, le bon mot qui circule, le petit scandale de la veille et du jour. Hélas ! non. Cette friande pâture est enlevée aux petits-maîtres de la correspondance intime. Même pour eux, il n’y a plus d’inédit. On les devance sur tous les points : le journal les bat d’une tête sur le turf de la publicité. On leur enlève non-seulement le fait réel, mais le fait possible, le fait idéal, celui que l’on invente pour ne rien laisser même à l’imprévu. Où voulez-vous que se réfugie l’art délicat et charmant de la correspondance ? La lettre se meurt, elle est morte. S’il y a gain d’un certain côté pour la rapidité et l’universalité des informations, que de pertes irréparables ! D’opinions individuelles, à vrai dire, il n’y en a plus ; il y a des catégories d’opinions. L’accent personnel et sincère des impressions se perd de plus en plus dans ces grands courans de l’atmosphère ambiante, dans ces jugemens impersonnels, dont l’écho se retrouve partout, dont l’origine ne se trouve nulle part. Sauf de rares exceptions, on ne résiste guère à l’effet presque insensible et répété de la feuille qu’on lit chaque matin ou chaque soir, et ce n’est pas une histoire invraisemblable que celle de ce bourgeois qui ne s’aperçut jamais qu’il avait changé d’opinion : ce n’était pas lui qui en effet avait changé, c’était la couleur de son journal. Cette légende n’est-elle pas un peu notre histoire à tous, toute proportion gardée entre la légende et l’histoire ? — L’art épistolaire n’a chance de revivre que si la vie moderne, comme plusieurs symptômes nous portent à le croire, s’américanise à l’excès, si la presse elle-même modifie ses habitudes encore trop littéraires, au gré de certaines gens, si elle devient une pure succursale de la télégraphie électrique, lui empruntant les grâces rapides de son langage, annonçant avec la même impartialité les votes des chambres, les catastrophes, la cote de la Bourse, les inventions nouvelles, les chefs-d’œuvre de l’art et les assassinats. Ce sera l’idéal du journal dans une société économique et utilitaire. Dans ce temps-là, quelques hommes ou quelques femmes d’esprit, se trouvant de loisir, imagineront d’envoyer à un ami leurs opinions sur les choses du jour, quelques