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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/649

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du monde, et j’ai toujours regretté de ne pouvoir m’en servir dans mes lettres à Mme Du Deffand et à sir Horace Mann, la première n’étant jamais venue en Angleterre et l’autre n’y ayant pas reparu depuis cinquante ans [1]. » On nous fait remarquer que l’inconvénient dont il se plaint n’a guère ralenti sa correspondance avec Horace Mann : ses lettres au diplomate anglais sont au nombre de plus de huit cents ! On ajoute que ses correspondans n’étaient pour lui que des prétextes à lettres : lui-même mettait au feu la plupart des réponses qu’il recevait ; celles de Mann et de Montagu ne méritaient pas un autre sort. Les correspondances de West, de Gray, de Mme Du Deffand ont été conservées, et c’est assez.

Où retrouver de notre temps l’analogue d’une pareille existence ? Aujourd’hui on n’écrit plus guère que pour des affaires ou des intérêts privés. On n’écrit plus sur les affaires publiques, sur les choses du monde ou sur les impressions qu’on en reçoit. Le journal a tué la lettre. Qui donc, parmi nous, aurait assez de temps à perdre pour analyser dans sa correspondance de chaque jour les débats des chambres, les incidens de la vie parlementaire, peindre les différentes physionomies d’orateurs, nous initier aux petits détails des grandes crises, comme le faisait Horace Walpole dans ses lettres de 1742 à Horace Mann, où il raconte la dernière lutte de son père à la chambre des lords, avec cette précision animée et cette verve d’impressions personnelles qui nous fait assister à ce drame du gouvernement représentatif comme s’il s’était accompli hier et en France ? A quoi bon, de nos jours, tant d’efforts et de talent épistolaire ? Le journal arrive dès le lendemain au fond des provinces et dans les principales capitales d’Europe ; il y apporte la sténographie même des séances pour ceux qui ont du loisir, le résumé pour ceux qui sont pressés, bien plus, l’opinion toute faite que l’on en doit avoir, dispensant ainsi le lecteur du moindre effort d’esprit et lui donnant la facilité de parler de tout avec l’apparence d’informations sûres et l’aplomb d’une bonne mémoire. Se rejettera-t-on sur les renseignemens secrets, sur tout ce qui n’est ni public ni officiel, les conversations de coulisses ou de couloirs, les transactions et les transitions d’opinions et de partis, les combinaisons mystérieuses, les accords secrets, les intrigues même (si l’on peut supposer quelque chose de pareil), en un mot, toute cette partie occulte et réservée, qui produit de si grands effets sans avoir de causes apparentes, et qui constitue, sans nom bien défini, l’élément le plus actif de la vie parlementaire ? Quelle illusion ! C’est la matière même des informations les plus intimes de chaque journal : c’est là que chacun

  1. Peter Cunningham, Préface to the Letters of Horace Walpole.