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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/600

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il y représentera l’élément réformateur, et méritera d’occuper à son tour le gouvernement du pays. En attendant cet avenir, moins éloigné peut-être qu’on ne le pense, le parti radical ne doit pas prétendre à tenir les rênes du gouvernement. Il faut le tenir à l’écart du pouvoir pendant toute la période de fondation de la république, et tous les républicains raisonnables doivent comprendre que c’est pour eux comme pour les conservateurs une question de vie ou de mort.

Ce n’est pas à dire que le parti radical, si le contre-coup des intrigues royalistes le faisait parvenir demain au pouvoir, dût commettre fatalement beaucoup d’excès et de folies. Il est probable au contraire qu’il saurait s’en garder, et que ses chefs étonneraient le monde par leur fidélité aux vieux erremens et par leur complète absence d’originalité politique. Autrement le pays, qui est foncièrement conservateur, quoiqu’on le qualifie trop souvent d’ingouvernable, ne les souffrirait pas longtemps au pouvoir. C’est justement parce que le pays est conservateur que les radicaux l’alarmeraient par leur présence aux affaires et fourniraient des armes à la réaction. Ils sauraient se garder des violences matérielles sans toutefois savoir dédaigner la fausse popularité que l’on acquiert par certaines déclamations sonores qui sont le jargon accoutumé des sociétés démocratiques, mais dont les hommes sérieux et les chefs de parti devraient au moins s’abstenir. De cette façon ils déferaient par leurs paroles le bien qu’ils pourraient faire par leurs actes, et malgré les intentions les plus conciliantes ne parviendraient point à pacifier la nation. Ces hommes, dont l’influence grandit outre mesure grâce aux fautes de leurs adversaires, ont un devoir à remplir envers la patrie et presque envers eux-mêmes : c’est de ne pas se précipiter impatiemment au pouvoir à la première occasion qui leur serait offerte, et de ne pas trop se laisser séduire par l’attrait des succès faciles. La fondation de la république est une œuvre de longue haleine pour laquelle il est besoin de toutes les forces du pays. Une république de passage peut être une aventure révolutionnaire tentée par une dictature de hasard ; mais la république définitive doit être un gouvernement qui réunisse tout le monde, et il ne faut pas qu’elle tombe dans des mains qui en feraient, même en apparence, le gouvernement d’une faction.

Lorsqu’on s’élève à une certaine hauteur au-dessus des questions personnelles, des exagérations de l’esprit de système et des aveugles fureurs des partis, on ne peut s’empêcher d’éprouver un douloureux étonnement en voyant combien les nations aggravent à plaisir les difficultés de leur existence et les incertitudes de leur destinée. Sans les passions et les routines qui troublent en général le