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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/599

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coûterait beaucoup à leur amour-propre et nuirait tant soit peu à leur prestige. On comprend tout ce que cette humiliation aurait de pénible pour ces fiers doctrinaires du centre droit, dont les convictions altières ne savent pas plier devant la nécessité, ne se laissent pas abattre par l’infortune, et qui se retrouvent au lendemain des malheurs de la patrie tels qu’ils étaient jadis au temps de leur pouvoir, sans avoir rien appris ni rien oublié. Cependant la vraie dignité, comme la bonne politique, consiste à savoir reconnaître et réparer ses fautes ; puisqu’ils ignorent comment on pratique l’art des concessions opportunes, l’aristocratie anglaise, qu’ils se piquent de prendre pour modèle, leur enseignera la manière de ménager son influence en se résignant à céder à temps. S’ils se laissent persuader par ces exemples, ils peuvent encore rendre de grands services à leur cause et surtout à leur pays. Ils peuvent contribuer à empêcher le trop rapide avènement du parti radical, c’est-à-dire le plus grand malheur qui menace aujourd’hui la république et la France, — car derrière le radicalisme, dont le règne serait court et troublé, il faut apercevoir la réaction que le radicalisme amènerait bientôt, et la réaction sous sa forme la plus détestable, la plus immorale, la plus humiliante, sous celle de la démagogie bonapartiste, érigée par un plébiscite et soutenue par des proscriptions.

C’est là qu’est le péril social, et il ne faut pas le chercher ailleurs. Pour qui sait aller au fond des choses et ne se laisse pas aveugler par de vaines terreurs, le radicalisme en lui-même n’est pas aussi terrible qu’on paraît le croire ; c’est par ses conséquences surtout qu’il est redoutable. Les doctrines antisociales ne prévaudront jamais, parce qu’elles ne sont pas viables. Bien n’est plus vague d’ailleurs que ce mot de radicalisme et de plus étendu que le champ qu’il embrasse. Tel se dit radical, épouvante par là les conservateurs, dont tout le crime consiste à professer certaines idées admises par beaucoup de libéraux modérés, et qui certainement prévaudront dans l’avenir, telles que l’instruction obligatoire, la séparation de l’église et de l’état, la liberté commerciale et l’impôt sur le revenu. C’est là, peu s’en faut, tout le programme et tout le bagage sérieux du radicalisme. D’autres sont des théoriciens épris d’un idéal généreux, mais étrangers à la politique positive, et incapables d’exercer le pouvoir ; d’autres enfin, qui déshonorent le parti sous le drapeau duquel ils se rangent, sont de purs ambitieux, non sans passions, mais sans conscience, et qui poursuivent la fortune en pratiquant l’industrie des révolutions. Si la république s’établit en France, on verra cette tourbe révolutionnaire passer dans le camp des anciens partis et faire la guerre au régime nouveau. Alors le parti radical épuré deviendra l’aile gauche de la république,