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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/589

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une sécurité trompeuse, et qu’elle l’expose sans préparation aux surprises d’un terrible réveil ? Nous en avons fait l’expérience il y a trop peu de temps pour en avoir déjà perdu le souvenir. Ne vaut-il pas mieux avoir une république régulière, où du moins les secousses sont prévues, où les changemens sont périodiques et légalement accomplis, et où les pacifiques batailles électorales remplacent le tribunal sanglant des révolutions ?

D’ailleurs la république existe en fait depuis près d’un siècle ; elle est au fond de l’état social et politique de la France. La France a déjà tous les défauts., toutes les passions, toute la mobilité des gouvernemens républicains ; elle a de moins qu’eux l’ordre légal, l’attachement aux institutions, le respect des droits établis, l’habitude des changemens réguliers et pacifiques, l’usage ancien des libertés qui servent à régler l’existence des peuples, et qui entretiennent leur santé morale. Voilà ce qu’il faut tâcher d’acquérir en organisant, dès que nous le pourrons, une république sérieuse et raisonnée, à la place de ce régime confus et agité qui ne satisfait ni les républicains sincères, ni les monarchistes libéraux. Si l’on peut définir le régime politique de la France depuis quatre-vingts ans, au milieu de toutes les formes diverses qu’il a traversées, c’est une espèce de république sans le savoir, avec la présidence à vie, et le renouvellement à long terme : le président, c’est chacun des maîtres que nous nous donnons l’un après l’autre ; le renouvellement, ce sont les révolutions, dont la périodicité rappelle chez nous les accidens de la nature. La monarchie et la république se succèdent comme les années de sécheresse et les années de pluie, sans produire aucun changement ni dans les. lois, ni dans les mœurs. Le temps n’est-il pas venu d’en finir avec ces fluctuations stériles ? Nous laisserons-nous tomber en décadence faute de savoir prendre une résolution virile et persévérer dans notre choix ?

Assez de révolutions ! c’est aujourd’hui le cri de tous les partis sérieux et de tous les hommes sensés. Là-dessus les royalistes et les républicains sont d’accord ; seulement les royalistes croient qu’il en faut une dernière pour éviter toutes les autres, comme ce brigand italien qui, ayant fait vœu de devenir honnête homme, demandait à la Vierge de lui envoyer quelque riche capture qui lui fournît les moyens d’être honnête. « Rentrons, disent-ils, dans la maison de nos pères ; ramenons d’abord les brebis égarées au bercail : c’est là seulement, sous le drapeau de la royauté légitime, à l’ombre du toit paternel, que la nation se reposera de tant d’angoisses, d’agitations et de crimes. » Oui, sans doute, la maison paternelle a des charmes ; mais il ne suffit pas de vouloir y rentrer, il faudrait aussi qu’elle fût encore debout. Depuis un siècle, elle est abattue, et les débris de tous les gouvernemens qui lui ont succédé se sont accumulés