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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/576

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exécutif, si elle se croit en mesure de le remplacer utilement ? Quelle est donc l’usurpation qui a été commise par le président de la république ? Ne vient-il pas tous les jours, dédaignant l’espèce d’inviolabilité que l’assemblée lui avait conférée l’année dernière pour tout le temps de sa propre durée, revendiquer devant elle l’entière responsabilité de ses actes, et lui rendre compte du gouvernement comme son mandataire ? Bien loin d’avoir rompu le pacte de Bordeaux, ce qu’on pourrait reprocher à M. Thiers, c’est de s’y maintenir avec trop de scrupule, c’est de trop oublier son rôle de chef d’état et de président de la république pour se réduire à celui de simple ministre parlementaire délégué par l’assemblée, et prêt à se retirer tous les jours devant elle, si elle désapprouve sa conduite. Quant à l’opinion du dehors, le gouvernement n’en est pas le maître ; il n’a pas à la diriger, il ne lui est pas même interdit de l’exprimer quand il la partage. Il lui est tout au moins permis de se défendre par la parole quand on essaie de le renverser. Ce serait la première fois qu’un gouvernement n’aurait pas eu le droit d’avoir son avis sur les affaires publiques, et de s’appuyer sur ceux qui le soutiennent contre ceux qui le combattent. Si telle devait être la signification du pacte de Bordeaux, ce contrat serait une absurdité qui n’aurait de nom dans aucune langue, et auquel un gouvernement de passage, sans droits positifs, sans garanties légales, aurait pu souscrire moins que tout autre en présence des adversaires qui l’attaquent.

Le vrai sens du programme de Bordeaux, M. Thiers l’exprimait, il y a plus d’un an, en disant que l’avenir appartenait au plus sage. Dans ce concours de sagesse et de modération, il ne saurait y avoir qu’un juge, c’est le pays. C’est la nation et non pas le gouvernement qu’il s’agissait de gagner à la monarchie. Puisque le parti royaliste comprenait à Bordeaux l’impossibilité d’une tentative monarchique, puisque aujourd’hui encore il n’ose pas la faire, il eût été habile de sa part en même temps qu’honnête de ne pas troubler le pays de ses espérances, et de ne pas annoncer tous les jours une révolution qui ne pouvait s’accomplir. S’il s’était résigné à soutenir le gouvernement qu’il s’était choisi, sans le chicaner sur le nom, sans lui rappeler à chaque instant sa sujétion, sans lui faire un devoir de se trahir lui-même, il aurait conservé sur le pays une grande partie de son ancienne influence. En soutenant la république de fait, il se la serait appropriée ; il aurait réservé toutes ses chances pour la grande et solennelle épreuve des élections futures, et quand même la monarchie, qui est son gouvernement de prédilection, aurait succombé dans cette épreuve, il aurait eu la consolation de voir s’élever à sa place une république sage, modérée, conservatrice, au gouvernement de laquelle il aurait pris part dans