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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/531

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assistance contre l’ennemi, et délibèrent parfois sur des intérêts communs de défense et d’attaque. Nul n’exerce d’autorité que par délégation ; tout se décide après discussion, à la majorité des voix. Aucun fonctionnaire n’a de pouvoir propre en vertu de sa naissance ou d’un droit divin. Rien ne ressemble à un pouvoir suprême imposant ses volontés à des sujets. L’état, tel qu’il s’est développé dans l’Orient et à Rome, n’existe ni de fait ni de nom. L’individu est souverain, soumis seulement à l’empire des coutumes juridiques et des idées religieuses. La nation est composée ainsi d’un grand nombre de petites républiques autonomes unies par un lien fédéral. Telle était l’organisation de la Germanie au temps de Tacite, et telle est celle des États-Unis de nos jours. Elle ne s’est guère modifiée en chemin ; seulement la propriété individuelle a remplacé la communauté agraire. En Amérique comme en Germanie, la molécule élémentaire du corps social, c’est la commune, le township. Le nom même est resté ; town, c’est le zaun, le tun, l’enceinte, le village. Dans le township, les citoyens se réunissent aussi pour élire les fonctionnaires, voter les impôts, décréter les travaux nécessaires, faire les règlemens. Il n’y a point de hiérarchie de fonctionnaires imposant les décisions de l’administration. Les townships jouissent d’une autonomie complète sous l’empire de lois générales, dont les juges assurent le respect ; leur fédération forme les états, la fédération des états l’Union. Dans la démocratie américaine, on retrouve tous les caractères des démocraties primitives. : indépendance de l’individu, égalité des conditions, pouvoirs électifs, gouvernement direct par les habitans assemblés, jugement par jury. Montesquieu ne s’est point trompé lorsqu’il a dit que la constitution anglaise venait des bois de la Germanie. Au point de départ, les démocraties patriarcales ont partout les mêmes caractères, dans l’Inde, en Grèce, en Italie, en Asie, dans le Nouveau-Monde ; mais presque partout aussi l’égalité primitive a disparu : une aristocratie s’est élevée, la féodalité s’est constituée, puis le pouvoir royal a pris des forces et a tout soumis à son empire absolu. Seuls, quelques pays isolés, comme la Serbie, la Frisé, la Suisse, le district de Ditmarsch, le val d’Andorre, ont conservé les anciennes institutions libres. Comment l’aristocratie, puis le despotisme, se sont-ils introduits dans des sociétés où le maintien de l’égalité était garanti par une mesure aussi radicale que le partage périodique des terres, en d’autres termes, comment les démocraties primitives se sont-elles féodalisées ? Dans beaucoup de pays, en Angleterre, en France, dans l’Inde, dans la péninsule italique, l’inégalité et l’aristocratie ont été le résultat de la conquête ; mais comment se sont-elles développées dans des pays qui,