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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/530

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tradition, au gouvernement. La douceur de leur caractère, leur obéissance passive, rappellent le caractère du paysan russe. Les mêmes institutions produisent chez toutes les races des résultats- semblables [1].

Chez les anciens Bretons, la terre était possédée en commun, et un nouveau partage des terres avait lieu, si les inondations emportaient une partie du territoire. Chez les Afghans, la terre est soumise à un nouveau partage tous les six. ans. Chez les Anglo-Saxons, les terres conquises étaient la propriété commune de la nation, d’où son nom de folkland, « terre du peuple, » ager publicus, en opposition avec les domaines privés ou bokland, « terre inscrite au livre. » En Irlande, des communautés de village ont existé jusque sous Jacques Ier, et l’usage du run-ring, qui a persisté jusqu’à nos jours, reproduit les mêmes pratiques, le tirage au sort annuel des lots de terrain, et parfois le labourage en commun. Au nord de la France, en Flandre, dans l’Artois, dans l’évêché de Metz, des terrains marécageux sont aussi périodiquement repartagés entre les communiers ayant-droit. En Suisse, les allmends étaient et sont encore des terres communes, parfois réparties entre les habitans, d’autres fois louées pour en partager seulement le revenu. Chez les Hébreux, la terre était la propriété collective de la famille, et elle était dans une certaine mesure inaliénable, puisque tous les cinquante ans les biens vendus étaient restitués à leurs anciens propriétaires.

Nous venons de citer des faits très nombreux, qui prouvent l’existence des communautés de village avec des traits identiques chez les peuples les plus divers. Si dans chaque pays on étudiait avec soin les traditions juridiques et les institutions agraires archaïques conservées dans des cantons isolés, on trouverait sans doute un complément de preuves plus décisif encore.


III

Les sociétés primitives, au moment où elles passent du régime pastoral au régime agricole, sont composées, nous venons de. le prouver, de groupes d’hommes unis par les liens d’une commune descendance. Tous propriétaires d’une part indivise du territoire commun, tous égaux et libres, ils s’administrent eux-mêmes, ils jugent eux-mêmes, ils élisent leurs chefs. Les divers groupes qui parlent le même dialecte et qui ont une origine commune se prêtent

  1. Voyez dans Prescott, The Conquest of Peru, les témoignages contemporains admirablement résumés.