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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/515

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primitivement la répartition des terres. César dit : « Nul n’a de champs limités ni de terrain qui soit sa propriété. » Grimm affirme que dans l’ancien germanique il n’a point trouvé de mot qui rende l’idée de propriété ; le mot eigenthum est récent. César dit encore : « Mais les magistrats et les chefs assignent tous les ans des terres aux clans, gentibus, et aux familles vivant en société commune. » Ces familles, vivant en société et cultivant en commun, sont la peinture exacte des familles patriarcales qu’on trouve aujourd’hui chez les Slaves méridionaux, chez les Russes, et qui existaient dans toute l’Europe au moyen âge, surtout en France et en Italie. C’est le groupe primitif de l’époque pastorale, qui s’est perpétué depuis les Aryas de l’Asie jusqu’à nos jours. Pour bien comprendre ce que disent à ce sujet les historiens romains, il ne faut jamais perdre de vue les institutions des peuples dont la condition économique ressemble à celle de la Germanie ancienne. D’après César, les chefs font le partage comme ils l’entendent. On a égard dans le partage, suivant Tacite, au nombre des cultivateurs et au rang des co-partageans. De ces deux traits, l’un se retrouve en Russie, où on fait le partage par tiaglos, c’est-à-dire par unités de travail, par travailleurs adultes ; l’autre à Java, où en effet le chef de la dessa, le loerah, les anciens et les autres fonctionnaires communaux ont une part de terre proportionnée à leur rang. Horace dépeint aussi dans les termes suivans le partage annuel des terres tel qu’il se pratiquait alors chez les peuples habitant les bords du Danube : « Plus heureux les Gètes indomptables ! leurs champs sans limites produisent une libre et commune moisson ; ils ne cultivent qu’un an le même sol. Quand l’un a rempli sa tâche, un autre lui succède et le fait jouir à son tour des fruits de ses travaux [1]. » Il s’agit plutôt ici d’une. division du travail entre deux groupes d’habitans qui cultivent la terre alternativement pour la tribu entière. César nous rapporte exactement la même chose des Suèves, le plus belliqueux et le plus puissant des peuples teutons. « Ceux qui restent dans le pays cultivent le sol pour eux-mêmes et pour les absens, et à leur tour ils s’arment l’année suivante, tandis que les premiers restent chez eux [2] ; mais nul d’entre eux ne possède la terre séparément et

  1. Il ce sera pas inutile de reproduire le texte même :
    Et rigidi Getæ
    Immetata quibus jugera liberas
    Fruges et cererem ferunt ;
    Nec cultura placet longior annua :
    Defunctumque laboribus.
    Æquali recreat sorte vicarius.
  2. On retrouve cette coutume des Suèves et des Gètes chez une tribu de race et d’origine différentes. Diodore de Sicile raconte. que des habitans de Cnide et de Rhodes, fuyant la tyrannie des rois asiatiques, arrivèrent en Sicile vers la cinquantième olympiade. Ils s’y allièrent avec les Selinontiens, qui faisaient la guerre aux Égestiens. Vaincus, ils quittèrent la Sicile et abordèrent aux îles Lipari, où ils s’établirent du consentement des habitans. Pour résister aux pirates tyrrhéniens, c’est-à-dire étrusques, ils construisirent une flotte et adoptèrent l’organisation sociale suivante : « Ils se partagèrent en deux groupes, dont l’un cultivait les terres des îles mises en commun, et dont l’autre était chargé de résister aux pirates. Ayant mis les biens en commun, ils prenaient leurs repas tous ensemble. Ils continuèrent à vivre ainsi en communauté pendant quelque temps. Plus tard, ils se partagèrent Lipari, dans laquelle était située leur ville, et cultivèrent en commun les autres îles. Enfin, ayant partagé entre eux les terres de toutes les lies pour vingt ans, ils procèdent à un nouveau partage par la voie du sort chaque fois que ce temps est écoulé. » Ce passage est singulièrement instructif ; il nous montre comment les peuples partent de la communauté primitive pour arriver à la possession temporaire avec partage périodique. C’est la période où étaient arrivés les Germains. La possession d’un an se prolonge jusqu’à deux ou trois ans, puis jusqu’à douze ou vingt ans ; après cela elle devient viagère et enfin héréditaire.