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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/486

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service militaire obligatoire, assertion qui se retrouve au reste inévitablement dans tous les journaux allemands dès qu’il est question d’appliquer ailleurs qu’en Prusse un mode de recrutement qui, presque à lui seul, a valu à ce derme ? état sa forcé et surtout son opulence actuelle. Pourquoi ce système ; serait-il a priori inapplicable chez d’autres peuples ?

Nous goûtons moins aussi la fin de ce curieux petit volume : on y sent trop clairement le parti-pris et les préjugés allemands d’un Russe des provinces de la Baltique. Depuis Kotzebue jusqu’à nos jours, l’élément germanique à Riga et sur toute cette côte n’a jamais représenté que la féodalité la plus arriérée, et la plus obstinée à la défense, sinon à l’accroissement de ses privilèges. Le gouvernement russe, vis-à-vis de cette ligue de hobereaux où de propriétaires fonciers, soutient, lui, les intérêts de la démocratie naissante, dont il s’est fait spontanément le tuteur et le guide. Nous n’avons aucune raison pour nous intéresser à cette gentilhommerie qui n’accorde, elle, tout juste aux paysans que ce qu’il leur faut de pain pour continuer à vivre, mais qui n’a jamais, pas plus ici qu’en Poméranie ou dans la province de Prusse, pris l’initiative de mesures vraiment larges et généreuses en faveur de leur émancipation définitive. Le droit et le devoir de la Russie est de mettre, pendant qu’il en est temps encore, un terme ou du moins un obstacle aux empiétemens traditionnels de la race germanique, et de soustraire à son influence, quand même cette influence se couvrirait du masque de la religion évangélique, les populations d’origine finnoise qui semblent avoir occupé les premières le pays, et qui certes n’étaient point comprises dans l’empire carlovingien. Quoi qu’on en dise à Berlin, la supériorité de civilisation ne saurait créer ici aux banquiers ou aux hobereaux allemands un droit de conquête quelconque. L’auteur anonyme nous avoue lui-même qu’un nombre considérable de paysans indigènes s’enfuit dans les provinces limitrophes de la vieille Russie, afin d’échapper à la perpétuité de l’esclavage héréditaire et patriarcal qui les attend jusqu’à la fin des siècles sur les bords germanisés de la Baltique. Il emploie même toute une page à regretter l’abolition des peines corporelles, et fait le plus courageusement du monde l’apologie de ces sortes de peines, sous prétexte qu’elles suivent « l’acte sur les talons, » ce qui pourrait mener aussi à la suppression des tribunaux, ou « qu’elles coûtent moins cher que les autres à l’état, » ce qui n’est pas pour le moins très philanthropique. Décidément, en France, nous sommes encore fort éloignés de comprendre certains côtés de la civilisation allemande, et nous demanderons, jusqu’à nouvel ordre, à lui préférer sur quelques points la fameuse barbarie russe dont le nom seul fait sourire tous les docteurs et la plupart des hommes d’état de la Prusse.


A. LEGRELLE.


C. BULOZ.