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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/457

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voulu trancher sans jugement le procès de trente mille prévenus ; il n’aurait pas fait entendre cette parole malheureuse de la fin : « nous, les combattans du peuple ; » on ne se dit point combattant, on ne lève point un drapeau, lorsqu’on veut désarmer la guerre civile.

Voilà le langage qu’il aurait fallu ne pas tenir pour descendre dans l’arène sanglante avec l’olivier de la paix, pour y porter des paroles écoutées. Et alors quoi de plus beau que l’intervention d’un poète au milieu des déchiremens de la patrie ? Ne craignons pas de l’avouer, il n’y a pas de sacrifices plus effroyables que ceux qui terminent les luttes de citoyens d’une même patrie. Nos ancêtres du XVIe siècle, qui ont connu les guerres civiles, savaient bien, et ils nous l’ont dit, que plus l’amour et le lien du sang unissent les hommes, plus les inimitiés sont implacables. A défaut du magistrat et du prêtre, qui n’ont plus d’empire, que l’homme inspiré exerce le sien, et rappelle dans la cité la paix, la justice, la clémence ! Il n’a pas ouvert son âme à la colère, ni disputé les suffrages du peuple en des comices bruyans, ni enroué son harmonieuse voix parmi les cris de la place publique. Il sort doux et calme du sanctuaire de la muse. Qu’il soit le refuge et l’intercession des vaincus, que les malheureux trouvent en lui un dernier ami, un appui efficace ! quoi de plus naturel ? On ne lui marchandera ni l’attention ni le respect ; comme dans une famille où par le une voix sévère et autorisée, on ne se demandera pas jusqu’à quel point tel reproche est mérité ou telle excuse légitime. Ce poète-là pourra dire :

Vous ne les avez pas guidés, pris par la main,
Et renseignés sur l’ombre et sur le vrai chemin,
Vous les avez laissés en proie au labyrinthe.
Ils sont votre épouvante et vous êtes leur crainte ;
C’est qu’ils n’ont pas senti votre fraternité.
Ils errent ; l’instinct bon se nourrit de clarté ;
Ils n’ont rien dont leur âme obscure se repaisse…


Que ne peut-on faire entendre aux hommes quand leur cœur est touché ? La justice a lu tous les dossiers, entendu tous les témoins, elle s’est entourée de toutes les garanties ; nous savons, à n’en pas douter, que tous ces malheureux dont la patrie se sépare sont coupables, que leur crime est avéré, et pourtant combien ces vers seraient touchans, si M. Victor Hugo était aussi impartial qu’il se croit sûr de l’être !

O pitié ! quand je pense à ceux qui vont partir !
Ne disons pas : Je fus proscrit, je fus martyr.
Ne parlons pas de nous devant ces deuils terribles ;
De toutes les douleurs ils traversent les cribles ;
Ils sont vannés au vent qui les emporte, et vont
Dans on ne sait quelle ombre au fond du ciel profond.