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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/423

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peut conduire. Durant le moyen âge et jusqu’au XVIIe siècle, le nombre des enfans employés aux travaux manuels était peu considérable. L’industrie se recrutait lentement ; limitée à une production restreinte, elle était divisée en petits ateliers qui se composaient chacun d’un maître, de deux ou trois compagnons et d’autant d’apprentis. Le nombre de ceux-ci était rigoureusement déterminé par les statuts des corporations ; dans beaucoup de métiers, on n’en autorisait que deux, parfois trois. Les règlemens fixaient aussi un temps obligatoire d’apprentissage, presque toujours fort long, variant de trois ou quatre à huit, dix et même douze années. Habituellement l’apprenti payait en entrant une certaine somme. Bref, tout était calculé pour mettre les corporations à l’abri de la concurrence. Les portes du corps de métier étaient soigneusement gardées, et, comme nul ne pouvait s’établir librement en dehors de la forteresse, ni travailler sans avoir passé par les épreuves réglementaires, les rangs de l’armée industrielle étaient rarement renouvelés.

Au XVIIe siècle, les manufactures, en se développant sous l’influence de Colbert, commencèrent à employer un certain nombre d’enfans. Les fabriques, directement fondées ou encouragées par l’état, formèrent beaucoup d’apprentis. Le célèbre ministre faisait venir des artisans habiles de tous les pays, et en les subventionnant leur imposait l’obligation de prendre avec eux de jeunes travailleurs pour leur enseigner les secrets du métier. Lorsque Colbert facilita par divers privilèges l’établissement de la manufacture de tapisserie de Beauvais, il demanda en retour au concessionnaire d’entretenir cinquante apprentis [1]. Les maîtres verriers qu’on amena de Venise pour fonder une manufacture de glaces durent accepter une charge analogue. À Aubusson, des franchises toutes spéciales furent accordées à ceux qui y auraient fait trois années d’apprentissage et quatre ans de compagnonnage. Un grand nombre de jeunes filles s’attachèrent à la fabrication de la dentelle fine : à Bourges seulement, plus de 900 ouvrières vinrent en quelques années apprendre les procédés nouveaux ; des campagnes entières s’adonnaient à ce genre de travail. Diverses fabriques s’efforçaient de recruter un nombreux personnel ; les patrons publiaient des avis demandant comme ouvriers « les hommes, les femmes et les enfans au-dessus de dix ans. » Le gouvernement de Louis XIV encouragea les familles dans cette voie ; Colbert exempta de la taille celles qui auraient trois enfans employés aux manufactures.

L’introduction des enfans dans les fabriques ne se généralisa

  1. Levasseur, Histoire des classes ouvrières avant 1789, t. II, livre 6.