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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/395

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pour les canons ; nul dans le camp anabaptiste ne savait convenablement manœuvrer une pièce et la pointer. Münzer n’avait imaginé d’autre moyen pour retrancher sa petite armée que celui auquel recoururent les insurgés plusieurs fois pendant cette guerre, et dont avaient fait fréquemment usage en Bohême les taborites pendant la guerre des hussites : c’était d’élever ce qu’on appelait un wagenburg, autrement dit un rempart formé à l’aide des chariots sur lesquels étaient placés les bagages et qu’on fixait les uns aux autres par des chaînes ou par des cordes. Si les anabaptistes manœuvraient mal, en revanche ils chantaient beaucoup et célébraient dans leurs hymnes plus de victoires qu’ils n’en remportaient. Abusés par les mensongères prédictions de Münzer, ils attendirent l’ennemi de pied ferme en chantant à tue-tête : Venez, Esprit-Saint ! Philippe de Hesse n’eut pas grands efforts à faire pour forcer les lignes des insurgés. Les boulets allèrent toute part ailleurs que dans la manche de Münzer et firent d’effroyables ravages. Les barricades furent enfoncées, et les paysans qui demeuraient encore immobiles se virent en un clin d’œil poussés la lance dans les reins ; ils prirent la fuite. La cavalerie les poursuivit ; plus de 5,000 restèrent sur le carreau. L’armée des princes pénétra dans Frankenhausen, où eut lieu un affreux carnage. 300 des prisonniers jugés les plus coupables furent exécutés. Nicolas Storch lui-même, qui était venu rejoindre son ancien disciple, tomba aux mains du vainqueur. Jacques Strauss fut aussi, assure-t-on, du nombre des prisonniers, et dut plus tard à l’intervention de Luther son élargissement. Tandis qu’on saccageait la ville, on découvrit, caché dans la chambre basse d’une maison, Münzer, qui, placé dans un lit, feignait d’être un des locataires gravement malade. Il s’était enfui du champ de bataille dès qu’il avait vu la défaite inévitable. Ses subterfuges pour dissimuler son identité furent inutiles. Les papiers qu’il avait près de lui dans un petit sac le trahirent. On l’amena dans le camp de Mühlhausen, et on instruisit son procès en quelques heures. Soumis à la torturé, il montra une fermeté qui allait jusqu’à l’insolence, et ne fit pas de difficultés de reconnaître la stupidité de ceux qu’il avait abusés. Les bourgeois de Mühlhausen, qui se rendirent, en furent quittes pour une amende collective de 120,000 écus. Pfeiffer, dont la troupe avait été enveloppée dans Mühlhausen, où elle s’était établie, parvint à gagner Eisenach, mais on le rattrapa, et il fut condamné au supplice, ainsi que 24 des principaux anabaptistes. Les poursuites les plus rigoureuses furent alors dirigées contre les sectaires dans toute la Thuringe, la Misnie et les districts voisins. A Langensalza, 40 personnes furent mises à mort, 12 à Sangerhausen, 8 à Leipzig. Le landgrave se montra plus humain que le duc George de Saxe en ordonnant plus d’emprisonnemens que d’exécutions.