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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/392

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jamais, ses attaques contre Luther, dont le grand crime était à ses yeux de soutenir qu’on ne devait recourir qu’à la persuasion pour défendre la vérité évangélique. Münzer voulait au contraire qu’on terrassât les infidèles, — et il qualifiait ainsi tous les adversaires de ses idées, — avec l’épée de Gédéon. « Avant que la moisson soit mûre, s’écriait-il, on doit arracher l’ivraie, » et il déclarait qu’on ne devait pas plus faire miséricorde aux ennemis de Dieu que Josué ne l’avait fait aux Chananéens.

Mühlhausen était depuis une année le centre d’une propagande active dont les effets se firent rapidement sentir. Les mendians, les gens sans aveu, y affluaient de tous côtés pour s’enrôler sous l’étendard de l’anabaptisme, car Münzer annonçait que les grands allaient être abaissés et les petits appelés au royaume des élus, royaume tout terrestre, bien entendu, où, suivant le nouveau prophète, les pauvres devaient être nourris par les riches, où les biens seraient mis en commun, afin d’être répartis suivant les besoins de chacun, et de revenir à la société chrétienne primitive. Pour mettre à exécution ces promesses, Münzer commença par distribuer à ses. prosélytes les biens des couvens confisqués ; il menaça de mort tous ceux qui tenteraient de résister à l’établissement de ce nouveau système. Un article de sa constitution portait que tout prince, tout comte, tout seigneur, qui refuserait de se soumettre serait exécuté par l’épée ou par la corde. Il donna lui-même l’exemple en faisant décapiter, avec cette cruauté que Mélanchthon qualifie de sauvage (scythica crudelitas), le comte Ernest de Mansfeld après la prise du château de Heldungen.

L’abominable dictateur de Mühlhausen s’était adjoint comme lieutenant un prémontré défroqué, qui se donnait aussi pour avoir des visions, et qui ne tarda pas à dépasser son maître en exagérations et en violences. Pfeiffer, tel était son nom, prêchait la guerre et le massacre, et échauffait par ses déclamations furibondes le zèle de la multitude. C’est à son instigation que se forma un chœur de jeunes garçons et de jeunes filles chargé d’aller chanter aux fils de Judas, comme s’appelaient les sectaires, les ordres de Jéhovah, toujours altéré, affirmaient ces sanguinaires apôtres, de nouvelles exécutions. « Demain vous sortirez, et le Seigneur sera avec vous, » disait incessamment cette troupe de fanatiques adolescens. Le moine apostat s’en fit un corps de séides, et, fort de leur dévoûment, il songeait à disputer à Münzer l’autorité suprême. La bande de Pfeiffer devint la terreur du pays. Dans le seul canton d’Eichsfeld, elle dévasta vingt-cinq monastères et plusieurs châteaux ; elle revint chargée de butin de cette expédition, qui fut le prélude de beaucoup d’autres. L’appât du pillage grossissait l’armée