Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/336

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Jésus-Christ, mais toujours sous forme de baby. Les galeries du Vatican lui procurent ce vertige pénible qu’ont éprouvé du reste avant lui tous les voyageurs pressés de satisfaire une curiosité banale et stérile, de voir beaucoup de tableaux en peu de temps. S’il a une préférence pour la Transfiguration, c’est principalement parce qu’elle est seule dans une salle. Les ruines sublimes du Colisée le pénètrent de la supériorité de l’Amérique, qui punit ses criminels en les forçant à travailler au profit de l’état, sur l’antique Rome, qui ne savait tirer des châtimens qu’elle infligeait que le plaisir fugitif d’un spectacle.

Depuis longtemps, il est avéré que le meilleur moyen de bien connaître une personne est de voyager avec elle ; eh bien ! dans le cours de ce voyage en compagnie de Mark Twain, nous découvrons à la longue, sous sa bonhomie et son ingénuité apparente, des défauts dont on ne se serait jamais douté. — Que disions-nous qu’il n’avait pas de parti pris d’avance ? Il a au plus haut degré celui de ne paraître étonné de rien, particulier du reste à tous les sauvages ; il avoue lui-même qu’un de ses grands plaisirs est de désespérer les guides par son indifférence et sa stupidité. En outre il est décidément envieux ; à chaque pas, il est forcé de le reconnaître. — J’envie aux Européens, nous dit-il, de se reposer si souvent. Le charme principal de la vie européenne est le loisir ; en Amérique, nous nous hâtons toujours, et, le travail de la journée fini, nous ne parvenons pas à nous en distraire, comme font les Européens, qui prennent des glaces ou d’autres breuvages doux en écoutant de la musique, vont se coucher d’assez bonne heure et dorment bien. La nuit, nous pensons à nos pertes, à nos gains, nous emportons nos affaires au lit ; nous nous dévorons de soucis et d’excitations ; nous sommes vieux quand un Européen est encore à la fleur de l’âge. Nous ne nous donnons jamais de trêve, nous nous traitons plus mal que nous ne traiterions une pièce de terre qui se repose après avoir produit, ou les objets inanimés à notre usage, qui sont mis de côté à l’occasion en vue de durer plus longtemps. Nous n’avons jamais pitié de nous-mêmes. Quel peuple robuste, quelle nation de penseurs nous serions, si nous nous accordions parfois quelques minutes d’arrêt ! — Il envie aux connaisseurs leur admiration, si elle est franche, leur ravissement, si c’est du ravissement, devant des tableaux qui à son avis ne sont même plus intelligibles, entre autres la Cène de Léonard de Vinci. Pour lui, il est comme un homme qui, devant de vieux troncs vermoulus, entendrait crier : quelle forêt magnifique ! — ou devant une vieille femme ridée : quelle beauté sans égale ! — Il est indigné de la célébrité du lac de Côme, si loin de la transparence du lac Tahoe, où