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Page:Revue des Deux Mondes - 1872 - tome 100.djvu/319

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LES
HUMORISTES AMERICAINS

I.
MARK TWAIN.

Le pays qui a produit Rabelais et Voltaire, les Pamphlets de Courier et les Lettres persanes n’a certainement rien à envier sous le rapport de la raillerie légère et piquante ni de la gaîté spirituelle : nous avons, de l’aveu général, poussé au suprême degré l’art délicat du badinage ; il n’en est pas moins vrai que l’humour, bien qu’il relève de l’esprit, dont la vraie patrie est en France, nous demeure étranger à ce point que nous n’avons su jusqu’ici ni traduire le mot, ni définir la chose. C’est l’oscillation entre le sourire et les pleurs, — c’est la plaisanterie d’un homme qui en plaisantant garde une mine grave, voilà ce qu’on a dit de mieux sur ce mélange de verve et de mélancolie, de grâce et de brutalité, de malice et de rêverie, de scepticisme et d’attendrissement, qui donne une saveur particulière au génie de Shakspeare et de Byron, au talent de Sterne, de Heine et de Richter. L’humour est comme un reflet de la vie humaine, féconde en contrastes heurtés et imprévus ; aussi s’empare-t-il vigoureusement de notre imagination et de nos nerfs, quitte à les fatiguer assez vite quand il s’agit d’imagination et de nerfs français, raffinés, exigeans, doublés de bon goût, hostiles aux dissonances. Au fond nous considérons comme barbare, tout en y prenant plaisir, ce carnaval de sentimens et d’idées qui nous montre la gaîté douloureuse, la tristesse bouffonne, le caprice philosophe, — qui